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En 2018, j’ai été interpellée par un documentaire [1] vu sur Infra rouge : Sexe sans consentement, la question de la sexualité y est abordée au travers du témoignage de jeunes femmes entre dix-huit et vingt-cinq ans.

Ce n’est pas un film sur l’amour, cette question est même évacuée, disons, séparée. Il parle d’une zone difficile à cerner dite zone grise du consentement, pas sans évoquer le continent noir évoqué par Freud, qui visait à nommer un espace difficile à aborder au sein de la jouissance féminine, la zone grise se situe plutôt au joint de la rencontre sexuelle homme/femme. Dans ce documentaire, paru juste après #metoo, les jeunes filles parcourent un chemin qui va de l’instant de voir ̶ les premières relations sexuelles ̶ à l’ouverture d’un temps pour comprendre.

Il y apparaît qu’assez régulièrement des jeunes filles « cèdent » à des garçons sans en avoir « envie ». L’une d’elles explique : « j’avais bu, c’était la fête, je me suis retrouvée à pas refuser, je me suis dit, vaut mieux faire ça vite plutôt que s’opposer ». Nombreuses sont celles qui mentionnent la peur de passer pour des « gourdes », de « faire des histoires » ou la crainte que la situation ne s’envenime. Pour l’une d’elles par exemple il valait mieux « consentir car être forcée c’est encore pire ». Qu’une position fût prise sur le plan fantasmatique, comme le fait apparaître cette formule, n’est pas incompatible avec la manifestation d’un authentique malaise pour la jeune femme, car le fantasme toujours transgresse les idéaux du sujet. Par ailleurs, la notion d’« envie », fort répandue dans le discours contemporain n’est pas chose aisée à situer  dans ses rapport avec la libido : advenue avec le libéralisme elle soutient l’idée que chacun a droit de jouir de son propre corps là où, auparavant, les corps appartenait à Dieu.

Comme le précise Jacques-Alain Miller « si le mot de consentement vient ici, c’est qu’il est appelé à la place où il y a lieu de formuler un oui au signifiant-maître. » [2] Le consentement se présente alors comme un semblant, et en ce sens il est à considérer avec le plus grand sérieux. La question sera de savoir si aujourd’hui, par rapport à cette question ouverte par les jeunes filles, c’est un semblant efficace.

Dans la même leçon, J.-A. Miller précise que « dans le rapport même à la jouissance, le consentement à sa place » [3], ce lien consentement /jouissance s’avère d’autant plus précieux que la notion actuelle de consentement tend à être réduite à une adhésion externalisée de l’individu à sa volonté.

Sans ouvrir la notion de consentement à la subtilité de son articulation avec le désir et le fantasme, le discours véhiculé par le documentaire évite cependant l’écueil d’une revendication qui ferait fond sur une victimisation générale des femmes ̶ ce que l’affaire Weinstein est venue en revanche cristalliser ̶ les jeunes femmes, ici, parlent d’expériences sexuelles dans lesquelles elles interrogent leur position ; ce qui est nouveau est qu’elles le fassent publiquement, extériorisant un dialogue jusqu’alors plutôt intérieur et régulièrement teinté de honte et de secret.

En effet, elles déjouent la mise en perspective d’un binaire victime-bourreau ; faible-puissant, tout en signalant que la société est en train de changer et que leur génération n’acceptera plus de « passer à la casserole » selon le terme de la journaliste qui a écrit le documentaire.

Dans leur façon de s’emparer de la question du consentement, ces jeunes femmes se font les portes paroles de nouvelles coordonnées dans le malentendu entre les sexes notamment au travers d’une certaine extériorisation du fantasme et d’un rétrécissement de la zone qui le sépare de la réalité.

Là où une forme de silence pouvait venir « régler » (bien ou mal) cet espace, ces jeunes femmes prennent la parole, pour dire par exemple ceci : « dans ma tête j’avais plein d’avis contradictoires, je voulais pas être le première année coincée, mille voix hurlaient des trucs différents, moi j’étais figée, j’ai freezé ». Freezer, signifiant partagé sur la toile pour épingler une forme d’absence, un effet aphanisique lors des relations sexuelles.

Entre le doute dont ces jeunes femmes témoignent concernant leur désir et la généralisation du crime sexuel [4] qui tend à se répandre, il existe une importante différence. D’un côté le doute pris en charge par le sujet (ai-je consenti ou non ?) maintient une opacité ; de l’autre, la lumière mise sur la loi du plus fort accentue le statut de victime. L’une et l’autre de ces positions tendent vers le vœu de faire sourdre un rapport là où nous savons qu’il ne peut s’inscrire qu’au cas par cas. Mais le questionnement subjectif de ces jeunes filles maintient les conditions d’un nouage possible entre le réel de l’expérience sexuelle et le sujet. En effet « le sujet du fantasme est celui qui consent à s’effacer devant l’objet » [5], et même : « …devant l’objet qui nous fait trou » [6].

Ces jeunes filles interrogent : où trouver un savoir sur la question du sexuel ? Elles font résonner ce qu’il y a de fondamentalement inassimilable entre les sexes ; par leur effort d’en dire quelque chose sans se désister comme filles dans une lutte contre les hommes : elles font exister une zone critique [7] qui subvertit le « caractère premier de l’identification » [8].

L’idéal de transparence, l’illusion d’un ajustement sans reste entre désir et volonté oeuvrent sans le savoir à séparer les subjectivités contemporaines de leur part étrange, aussi l’idéal normatif pousse-t-il à faire glisser une part accrue de cette étrangeté sur le partenaire amoureux/sexuel.

Qu’une femme sache repérer qu’une part du mystère du sexuel lui incombe… c’est ce qu’une analyse peut permettre.

1 Sexe sans consentement, écrit par Blandine Grosjean, réalisé par Delphine Dhilly. Diffusion le 6 mars 2018 à 22h55 sur France 2.
2 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 6 janvier 1988, inédit.
3 Ibid.
4 Iacub M., Le crime était presque sexuel, Flammarion, 2009.
5 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », op. cit.
6 Ibid.
7 Fraisse G., Du consentement, Paris, Seuil, 2017.
8 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », op. cit.: « le caractère premier de l’identification avec l’ambivalence qu’elle comporte et le transitivisme qu’elle permet, à savoir d’imputer à l’autre ce que je viens de faire, ça permet aussi bien à celui qui subit de s’identifier à celui qui domine ».