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Associé au féminisme des années 70, l’ouvrage de Marie Cardinal, Les mots pour le dire, qui a connu un grand succès à sa sortie en 1975, peut sembler un peu dépassé aujourd’hui. Pourtant, à l’époque des bonnes pratiques recommandées par l’HAS, ce livre est d’une actualité brûlante. Démontrant tout d’abord la puissance du dispositif analytique qui délivre un sujet féminin de la folie en 7 ans, l’ouvrage retrace la cure d’une femme en soulignant la modalité singulière par laquelle elle s’adresse à l’Autre, tout en consentant, au fil de son énonciation, à la solitude. Ce texte nous livre ainsi une dimension paradoxale de l’expérience analytique, où alternent amour de transfert et passage au-delà du leurre de l’amour, au-delà du voile qui dissimule une absence.

Trois fois par semaine, une jeune femme prend le chemin du divan. C’est que son corps souffre, son sang n’est plus menstruel, mais coule sans cesse, l’affolant, mobilisant les médecins qui ont diagnostiqué un « utérus fibromateux » dont ils préconisent l’ablation.

Une interprétation du psychanalyste – Michel De M’Uzan, regretté praticien inventif de la Société Psychanalytique de Paris – fait mouche dès la première séance : « Ce sont des phénomènes psychosomatiques qui ne m’intéressent pas. Parlez-moi d’autre chose ». Le circuit de la parole se met en place. L’effet en est radical : le sang se tarit et ne reviendra plus jamais.

Le rideau se lève sur une Autre scène, où l’inconscient se révèle comme la vérité qui parle. Dans le lieu ainsi instauré, si les mots viennent se « déverser en torrents », ils tournent pourtant autour de ce qui ne peut se dire, tourbillonnant autour de « la CHOSE […] muette, parcourue à la fois de spasmes, de halètement et de mouvements lents comme ceux des fonds marins » [1]. On ne peut s’empêcher de penser que Marie Cardinal, avait eu vent du Séminaire de Lacan, dont on sait l’influence considérable sur la vie intellectuelle des années 70. Ce sujet s’avance, au fil de la cure, dans la zone de ravage maternel, se remémorant une scène de ses 15 ans où se dénude ce qu’elle appelle « la saloperie maternelle ». Sous prétexte d’avertir sa fille de ce qui peut guetter une femme, cette mère révèle qu’elle ne voulait pas de sa naissance, lui imposant le récit détaillé de ses diverses tentatives de se débarrasser du fœtus. Cette vérité abjecte, assénée par sa mère, oriente toute la cure, ce que font entendre les mots par lesquels Marie Cardinal s’est adressée au psychanalyste : « Docteur, je me suis sauvée […] pour venir vous voir. Je ne peux plus vivre » [2]. Un cri jaillit pour dire l’innommable, le vœu de mort proféré par une femme qui refuse d’être mère, refuse de porter l’enfant d’un père, coupable à ses yeux, dans sa folle conviction, de la mort d’un premier enfant, petite fille de 9 mois à laquelle ce père aurait transmis la tuberculose. On lit entre les lignes comment opère, dans une rencontre transférentielle, le traitement d’un fantasme de renaissance : « A cette époque, je ne savais pas que je commençais à peine à naître et que je vivais les premiers instants d’une lente gestation de 7 ans » [3]. Mais ce qui est donné par la grâce du transfert ne s’éprouve pas sans solitude. La jeune femme ressent cet exil alors qu’elle arrache la signification d’une image hallucinatoire, un œil qui la regarde au bout d’un tuyau accompagné du son d’une petite machinerie : « Le Dr ne bougeait pas […] il fallait qu’elle reste avec ses mots, ses images, agrippée à l’insignifiante bouée du petit bruit mécanique. Alors c’est venu tout de suite, d’un coup : […] Son père avec une caméra, la filmait. Cet œil monstrueux qui lui était poussé émettait un tac-tac régulier, un léger ronronnement métallique » [4].

La cure de Marie Cardinal, entre nouage au partenaire-symptôme et solitude consentie, est traversée de significations passionnées tandis qu’un réel se resserre autour de l’écriture : « Je dois dire que l’écriture m’a prise par surprise. Je suis entrée en analyse et immédiatement, j’ai commencé à écrire» [5]. Si elle ne se sent jamais à la hauteur de son idéal de l’écrivain (« Un écrivain, c’est plus que moi… Je suis une « écrivanière », une plumitive, une rien du tout »), sa plume lui insuffle la vie, comme elle le chuchote dans son journal bien des années plus tard « S’il n’y avait pas cet intérêt, ma vie serait le néant » [6].

1 Cardinal. M, Les mots pour le dire, Paris, Grasset, 1975, le livre de poche, 1977, p. 9.
2 Ibid. p. 9.
3 Ibid, p. 18.
4 Cardinal. M, L’inédit, Paris, Le livre de poche, 2013, p. 220.
5 Ibid. p. 102.
6 Ibid, p. 154.