image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

 

Catherine Millet explore la féminité non pas du côté de l’Autre femme ou qu’est-ce qu’être une femme ? Elle ne cherche pas à s’auto-nommer par un genre comme on pourrait aujourd’hui le faire dans les 52 possibilités de genre de Facebook [1], mais explore ce qu’il en est de son rapport au corps dans ses ouvrages, La vie sexuelle de Catherine M. [2] Jour de souffrance [3] et Une enfance de rêve [4] « Jamais Catherine Millet n’a souffert d’être une femme, de se définir comme une femme, de se laisser représenter comme une femme auprès de l’Autre » [5] nous indique Clotilde Leguil.

Dans La vie sexuelle, Catherine Millet relate sa vie sexuelle débridée, où les partouzes sont de mises, pour parvenir à la jouissance. Elle jouit de ce corps, elle est jouie de ce corps, au point qu’elle peut dire qu’il n’est qu’objet, « Pour moi le corps est un objet.[…] À condition qu’on ne le mutile pas, je me fiche de ce qu’on fait de mon corps. […] Le corps n’est pas sacré. » [6]. C’est une version de la « femme consommée toute crue », « une femme qu’on ravale à une fonction d’objet sexuel » – comme le dit Marie Laurent dans l’argument de cette rubrique – puisque l’objet dont il est question pour Catherine M., n’est pas son être femme mais son corps de femme : c’est nue qu’elle se sent protégée et c’est consentante qu’elle s’engage dans ces aventures multiples. Son corps est pur objet de jouissance : c’est un corps de la sexualité où l’organe mâle est celui qui est susceptible de fournir l’orgasme. « Elle jouit de se savoir enduite du « foutre » des hommes » [7], en cherchant à jouir pleinement par tous les orifices, de tous les temps, de tous les lieux, de tous les hommes, franchissant les limites des autres femmes, qui repousseraient le plus sale des hommes. Elle nomme sa jouissance dans le nombre, « je voulais le grand nombre, un nombre qui tende vers l’infini » [8] Dans un au-delà de cette jouissance phallique, jouissance de l’idiot [9] comme la nomme Lacan, une autre jouissance est présente : sa jouissance à être en position d’exception dans le commerce des hommes. Elle témoigne de la dissociation de son corps d’avec son être [10] et nomme ces deux corps : le corps habitacle soulagé par le corps relationnel.

Dans Jour de souffrance, elle repère que l’éprouvé de jalousie pour son partenaire fait surgir ce qu’elle est comme femme amoureuse : elle se reconnaît exclue, mise à l’écart, de la vie de celui qu’elle aime, alors qu’il mène une autre vie avec une autre femme. À ce moment-là, il n’est plus question pour Catherine Millet de la vie sexuelle débridée à la recherche de la jouissance, mais de la souffrance de l’amour. Catherine M. pouvait consentir à avoir des relations sexuelles avec plusieurs partenaires et à ce que son partenaire ait un même nombre d’aventures mais la limite à cela s’impose lorsque l’amour vient déranger les choix préétablis. Lors des ses multiples expériences, il s’agit de vouer son corps à la jouissance sexuelle, sans que cela ne soit avec un partenaire unique. La jalousie, qui apparaît, fait signe que la question n’est plus la même : « cette crise de jalousie terrible qui m’avait dépossédée d’une maîtrise que je croyais avoir sur la chose sexuelle » [11]. Il s’agit alors d’amour et de son existence de femme pour un homme qu’elle aime. Son corps n’est plus un objet que l’on partage, où elle s’oublie [12].

Dans Une enfance de rêve, un épisode de panique à la suite d’un incident est relaté : elle y fait l’expérience d’un moment où son « corps était resté là, [elle avait] été absente de [s]on corps » [13] Elle peut alors dire « j’avais été au cœur d’un événement incompréhensible. Je venais de quitter le temps infini de l’espèce, j’étais entrée dans le temps de ma vie… Je vivais dans un état d’alerte permanent qui m’isolait des autres, j’étais seule, au milieu d’ignorants » [14].

S’oublier, s’exclure, est une jouissance qu’elle retrouve lors de ces déplacements pour son livre, « ça me sort de moi même. Je m’oublie. […] C’est une sortie de soi dans le sens où on a un moi qui est façonnée avec certains réflexes […] ça me sort de Catherine Millet toute faite qui agit quotidiennement » [15]. Cette exclusion, cet effacement remémorent-ils une scène de son enfance où elle avait été exclue, expulsée, écartée d’un jeu lors d’un pique-nique familial. Elle avait pu savourer alors ce moment de rejet et en repérer : « la morsure que j’éprouvais d’avoir été écartée du jeu, effacée du champ des autres, je ne l’ai jamais oubliée car je n’ai jamais cessé de chercher à le réveiller » [16] C’est aussi un certain rapport à la solitude dont parle Catherine Millet, dans cet oubli d’elle-même. N’est-ce pas de cette solitude comme jouissance féminine, dont parle Marie-Hélène Brousse dans une interview accordée à l’école brésilienne de psychanalyse ?[17]

[1] http://www.slate.fr/culture/83605/52-genre-facebook-definition

[2] Millet C., La vie sexuelle de Catherine M., Paris, Le livre de poche, Seuil, 2001.

[3] Millet C., Jour de souffrance, Paris, Flammarion, 2008.

[4] Millet C., Une enfance de rêve, Paris, J’ai lu, Flammarion, 2014.

[5] Leguil C., L’être et le genre, Paris, PUF, 2015, p. 162.

[6] Brousse M.-H., « Conversation exceptionnelle avec Catherine Millet au Wiels », Est-ce Un ?, Quarto n°103, décembre 2012, p. 70.

[7] Maugin C., « La jouissance de Catherine M. : l’au-delà de la limite phallique », Lettre mensuelle, n°296, mars 2011, p. 8.

[8] Idem., p. 8-9.

[9] « La jouissance phallique n’est rien d’autre que la jouissance de l’idiot, équivalente à la masturbation », Lacan J., Le séminaire, Livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller,1975, Paris, Seuil, p. 75.

[10] Millet C., Jour de souffrance, Op. Cit., p. 57.

[11] « La vie dédoublée, conversation avec Catherine Millet », La cause du désir, n°87, mai 2014, p. 106.

[12] Brousse M.-H., « Conversation exceptionnelle avec Catherine Millet au Wiels », op. cit., p. 71.

[13] Millet C., Une enfance de rêve, p. 130.

[14] Idem., p. 130-131.

[15] Idem.

[16] Millet C., Jour de souffrance, Op .Cit. , p. 111.

[17] https://www.youtube.com/watch?v=WFjmP6nSk9o