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Freud en 1911 rapproche la fixité de la croyance en une représentation féminine marquée par la liberté, la solitude et la diversité des cultes qui successivement l’incarnent dans un même lieu : Éphèse [1].

De l’Oupis hittite à la vierge Marie, en passant par l’Artémis grecque ou la Diane romaine, ces figures procèdent d’une croyance en une femme dont la solitude serait fondée sur ceci : être porteuse d’enfant et toujours vierge. La liberté tient à n’avoir pas nécessité d’un homme pour enfanter. Freud considère cette solitude à partir de la maternité. Ces figures sont mère toute pour les enfants sans géniteur de la cité. Cette croyance objectivée dans le fétiche de statuettes diffusées dans le monde fait la richesse des éphésiens.

Dans son texte, Freud rapproche Éphèse et Lourdes. Il ironise en ramenant les successions conflictuelles des religions au simple aggiornamento d’une fermeture de la question : « Que veut une femme ? » par la maternité virginale. Ce sera à Lacan d’aller au-delà de cette ironie. Il dégage l’inconsistance de l’Autre à laquelle la solution freudienne à la privation féminine par la maternité faisait bouchon ; il invente le quanteur du pas-tout, par rapport à quoi l’impasse du Penisneid fermait la perspective de la jouissance supplémentaire et d’une logique de l’illimité. Lacan répond à Freud par la construction au une par une de la féminité, par la logique de la sexuation et les conséquences du pas-tout sur les solitudes féminines.

À Éphèse, l’apôtre Paul avait échoué à remplacer le culte d’Artémis par celui de Marie. Il avait espéré en vain gommer le hiatus entre ces solitudes féminines. Freud impute cet échec au seul refus des marchands des statuettes devenant obsolètes. Les historiens [2] et commentateurs de textes comme celui de la pièce d’Euripide, Hippolyte porte couronne, ont depuis montré comment les cultes de la féminité et de la virginité du polythéisme antique mettaient en jeu tout autre chose que la virginité mariale. Ils impliquaient un refus possible de la maternité, une maternité sans homme ou encore une satisfaction sans limite dans une part de la féminité qui peut se passer du masculin. Ainsi par exemple se situe Héra, sœur et épouse de Zeus, concevant seule Arès, dieu de la guerre et de la destruction, retrouvant rituellement chaque année sa virginité. Pour autant, une femme se passant d’un homme pour engendrer ne relève pas du pas-tout et la croyance en une telle divinité diffère de la mention de Lacan au « croire une femme » qui n’est pas croire « qu’il y en a Une » qui « entraîne jusqu’à croire qu’il y a La, croyance qui est fallacieuse » [3].

Pourquoi Freud commet-il la même erreur que Paul en faisant fi des distinctions entre Artémis et Marie ? Sensible à la thèse de Bachofen [4] sur des matriarcats primitifs dont il pense ici repérer les traces, est-il déjà dans l’idée d’une permanence du tabou de la virginité qu’il rédigera sept ans plus tard et qu’il articule au Penisneid ? Si Freud avance qu’il n’y a de libido que masculine, avec Lacan, la jouissance féminine supplémentaire à la fonction phallique situe une femme comme ce qui a rapport à l’Autre barré. Qu’en est-il de l’exception d’une solitude dans cette liberté par rapport à l’ordre phallique ?

Un statut sans genre

Délocalisée d’Éphèse, grande aussi a été la statue des modernes. Il ne s’agit plus de croyance, mais de symbole, symbole de liberté avec ses chaînes brisées, de solitude indépendante. Elle avance seule depuis New York dans l’océan. Ni mère, ni vierge, c’est une figure féminine ne relevant pas non plus du pas-tout, choisie pour éclairer une prometteuse façon de passer outre les semblants de l’ordre ancien. La statue de Bartholdi porte la date de la constitution du pays promettant le bonheur dans la liberté d’entreprendre la quête de plus-value, d’un objet matériel, du plus-de-jouir.

Mais sur ce même continent américain une post-modernité articule aujourd’hui tout différemment liberté et solitude féminines. Elles ne sont plus attendues du bonheur assuré par une constitution. Leur articulation vise le désarrimage d’un choix de son mode de jouissance par rapport à toute institution. Judith Butler, Michael G. Rubin et, en Amérique latine, les écrivains militants Copiou, J.-P. Sutherland ont une position commune : la révolution et la liberté seront sexuelles ou ne seront pas et ont pour fondement la « marginalité » (Sutherland). La marginalité est ici le résultat d’une révolution abolissant l’assujettissement à la « différence » dont relève la distinction entre les sexes. Commune à ces post-modernes, est la référence à Deleuze qui avance : « la différence n’est pas entre… Elle est pli, constitutive de la manière dont l’être constitue l’étant » [5].

Un être d’avant l’étant serait-il atteignable en marge de la différence des sexes, de l’hétéro ou de l’homo sexualité, en marge de l’impact du signifiant, plus petit élément discriminatoire depuis Saussure ? La psychanalyse, expérience d’un impossible où jouissance et signifiant sont noués est ici perçue comme discriminatoire, normative et contre révolutionnaire.

Si J. Butler est favorable à une psychanalyse, c’est en la modifiant dans une perspective d’idéal préœdipien, de réalisation de l’être pervers polymorphe. M. G. Rubin aspire à la révolution d’une société androgyne.

La liberté serait dans les marges, avant que l’impact de la différence ne confronte à l’impossible du rapport sexuel.

C’est militer pour une absence de hiatus entre langage et jouissance, croire pouvoir marginaliser celle-ci par rapport à celui-là.

Au siècle où l’Autre n’existe pas, cette marginalité post-moderne croit en un être d’avant la détermination de l’étant du genre. Elle oblitère le fait de l’absence de signifiant de la femme, le pas-tout sans négation possible et ses partenariats symptomatiques y compris avec sa propre solitude. Il y a changement de statut de la solitude féminine en marginalité androgyne.

Quelles croyances singulières la psychanalyse permet-elle pour soutenir la solitude d’exception impliquée par la liberté d’être inscrite au registre du pas-tout ?

Et pourrait-on se passer de croire ? La réponse post-moderne lacanienne est non, à condition de se servir de la croyance repérée dans la structure, qui tourne autour du trou dans l’Autre, à quoi rien n’obvie, ni fétiche, ni promesse de bonheur, ni mise en marge de cet Autre.

 

[1] Freud S., « Grande est la Diane des Ephésiens », Résultats, idées, problèmes, tome 1, Paris, puf, 1984, p. 171-174.
[2] Cf. les travaux de Loraux N., « Qu’est-ce qu’une déesse ? », in Duby et Perret Histoire des femmes en Occident, tome 1, Paris, Plon, 1991 ; Né de la terre, Paris, Seuil, 1996.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre xxii, « R. S. I. », Ornicar ?, leçon du 21 janvier 1975, Paris, Lyse, n° 3, mai 1975, p. 110.
[4] Bachofen J.-J., Le droit maternel, 1861.
[5] Deleuze G., Différence et répétition, Paris, puf, 1981, p. 90.