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Héroïne de la série « Homeland » [1] Carrie Mathison, agent de la CIA, est convaincue que le sergent Brody, libéré après 8 ans de détention par Al Qaïda, a rejoint l’ennemi et s’apprête à commettre un attentat à Washington. Elle est la seule à soutenir cette thèse et va se démener envers et contre tout pour le prouver, quitte à poursuivre sa quête seule et secrètement.

Située dans la série des « déglingueuses » par Gérard Wajcman dans son dernier livre – où il montre que ces héroïnes de séries télévisées sont « les symptômes du monde » [2] –, Carrie est en effet une ravageuse ravagée. Mais elle est aussi une femme qui sait incarner le signifiant-maître comme semblant pour le mettre au service de sa réussite [3]. Agent douée et reconnue comme tel, elle exaspère ses collègues masculins qui ne cessent de vouloir lui mettre des limites. Mais la jouissance féminine n’est pas prise dans la question de l’interdiction [4] et Carrie n’est le soldat d’aucune cause sinon la sienne. L’engagement professionnel de Carrie au service de sa nation enserre une cause intime et insondable qui va se révéler dans l’intrigue amoureuse qu’elle connaîtra avec Brody. « Des yeux mystérieux sont un prérequis à l’emploi » ironise-t-elle quand celui-ci la drague. Percer à jour l’obscur et traumatique secret de celui qui deviendra son partenaire-ravage est ce qui cause sa jouissance. Traquer la jouissance de l’autre pour le faire choir est le point vif de l’intrigue.

Après plusieurs semaines de surveillance infructueuse, on lui ordonne le retrait des caméras qu’elle avait fait poser au domicile de Brody dans une légalité relative. « Il te manque » lui dit son collègue ami et mentor, qu’elle supplie en vain de poursuivre l’espionnage. Cette soustraction du regard n’introduit pas de limite bien au contraire, mais pousse Carrie encore plus loin. Un flirt naît entre elle et Brody lors d’une soirée plus qu’arrosée laissant pressentir que c’est sans doute l’ultime moyen qu’elle a trouvé pour coincer sa proie. Aux écrans de surveillance se substitue la rencontre des corps qu’elle provoque dans une intrigue à rebondissements. Brody se présente à elle vulnérable, car lui aussi a à obtenir quelque chose de la relation qui s’installe. Ils se séduisent mutuellement – ayant tous deux un rapport héroïque à l’extrême – et s’enivrent deux jours durant dans une escapade d’allure Bonnie and Clyde. « J’aime quand la vie est poussée à son paroxysme » lui confie-t-elle au moment de leur rencontre. Brody panse ses plaies au contact vivifiant et explosif de Carrie (elle est la seule à réussir à le faire parler de ses traumatismes de guerre). Mais elle tombe amoureuse de lui et commet dans le même mouvement un impair qui la démasque : en un éclair Brody comprend qu’il a été espionné. Des éléments de l’enquête indiquent de plus que ses présomptions étaient fausses, ce n’est pas lui mais un autre sergent qui collabore avec l’ennemi.

Alors le voile de l’intrigue se déchire et dénude les semblants, faisant surgir le réel en jeu pour elle. Pulvérisée par la chute de son stratagème, la fragilité de Carrie se révèle. Le ravissement qu’elle vient de connaître vire au ravage et la recherche de vérité qui animait sa jouissance est touchée. Elle est confrontée à une solitude radicale. Carrie fait l’expérience douloureuse de sa folie féminine en tant « qu’il n’y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens. » [5] Brody la rejette et, pour la faire taire, dénonce sa folie. Elle déclenche une crise délirante (au cours de laquelle elle réussit paradoxalement à élucider un point décisif de l’enquête) et perd son emploi. Le déchaînement féminin vire du côté de la maladie mentale. Le scénario fait alors intervenir « le savoir médical comme moyen de délimiter le sans-limite des femmes » [6].

Mais telle une « vraie femme » [7], rien ne peut arrêter Carrie, pas même la perspective de la mort ni le sacrifice de sa santé mentale. La CIA fera de nouveau appel à elle, en raison de sa redoutable clairvoyance, comptant sur elle pour débarrasser le monde d’un chef terroriste. Et ce n’est pas un hasard si Carrie lutte contre le terrorisme, car le fondamentalisme fait régner la haine du féminin en tant qu’il est le régime de la jouissance comme telle [8].

[1] Je me réfère ici à la saison 1.
[2] Wajcman G., Les séries, le monde, la crise, les femmes, Verdier, Paris, 2008, p. 18.
[3] Cf. Miller J.-A., « Les us du laps », L’orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 26 janvier 2000, inédit.
[4] Cf. Miller J.-A., « L’Être et l’Un », L’orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université́ Paris VIII, cours du 2 mars 2011.
[5] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2003, p. 540.
[6] Wajcman G., op.cit., p. 113.
[7] Miller J.-A., « Médée à mi-dire », La Cause du désir, Navarin éditeur, n°89, p. 114.
[8] Cf. Miller J.-A., « L’Etre et l’Un », L’orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université́ Paris VIII, cours du 2 mars 2011.