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Jason : « Il faudrait que les hommes fassent naître les enfants d’un autre endroit, n’importe, et qu’il n’y ait pas la race femme. De cette façon, le mal n’existerait pas chez les humains. » [1]

                         Euripide, Médée, v. 573-5

 

Euripide est le premier, semble-t-il, à avoir inventé cette version du mythe où Médée tue ses deux garçons, auxquels il n’a pas donné de nom. Sans le meurtre des enfants, Médée serait juste une comédie. Or, elle ne veut surtout pas être objet de risée, objet de honte : petite-fille du Soleil, elle a occupé une fonction importante de prêtresse, elle connaît les pharmaka qui guérissent et qui tuent. Pour devenir Médée, pour être enfin cette exception inoubliable, elle doit passer à l’acte. « Mais une chose me bloque, une seule : si on me surprend à pénétrer dans la maison et à machiner une vengeance, je mourrai et ma mort sera la risée de mes ennemis. » [2] Peu lui importe de mourir, pourvu que ce ne soit pas de ridicule. Ce stratagème qu’elle a médité est nécessaire et urgent. En tuant ses enfants, elle vise plus loin qu’en tuant Jason : elle le prive de descendance, il ne l’oubliera jamais, jusqu’à son dernier souffle. [3]

Qui est Médée ? « Je suis une femme qui n’a pas de chance. » [4] Son nom est un nomen sacer, qui résonne aujourd’hui encore comme celui de la femme qui a été jusqu’au bout : pour venger la femme, elle tue la mère, tuant ses propres enfants. Médée en grec consonne avec Mèden, qui signifie Rien. Médée est celle qui médite, c’est un véritable remedium [5].

Médée était tombée amoureuse, d’un amour fou, érotomaniaque : puisqu’elle aime Jason, il faut qu’il l’aime. Elle croit en l’amour toujours réciproque, elle ne veut pas être une femme comme les autres, elle, la femme que rien n’arrête, pas même la maternité, une femme qui ne supporte ni le mépris, ni la méprise. « Pauvre Jason, parti pour la conquête de la toison dorée du bonheur, il ne reconnait pas Médée ! » [6] Là où un homme, avec naïveté, peut oublier qu’il y a dans l’amour qu’il suscite un risque mortel, là se trouve toujours la vraie femme. « Allons jusqu’au bout : une vraie femme, c’est toujours Médée. » [7] Il vaut mieux le savoir !

Ce qui la caractérise, c’est l’orgè, la colère, cet organe supplémentaire hors corps, qui fait gonfler le corps. Chez une femme de bien, comme Sophocle le fait dire à Déjanire, céder à cette orgè est indigne. L’indignité, pour Médée, serait de ne pas y céder. Elle serait déshonorée. Le chœur (les femmes de Corinthe) soutient Médée quand elle veut se venger d’un parjure de trop, après celui de son père, puis de l’oncle de Jason, Pélias, et enfin de Jason lui-même.

Or Jason, loin de reconnaître ce qu’il doit à Médée, lui expose dans une fatale inconscience tout ce qu’elle lui doit. Il lui montre qu’il est raisonnable, lui, et que c’est pour faire une vraie famille et élever ses enfants d’une manière digne de sa maison qu’il épouse Glaukê. Il ne lui cache même pas qu’il va faire d’autres enfants qui seront au même rang que les siens. Elle envoie ses enfants apporter à Jason une robe magnifique, cadeau pour ses noces. Comment Glaukê, qui par colère et amertume, détourne son regard des enfants, ne voit-elle pas que cette robe sera son linceul ? Après ce crime, Médée doit quitter la ville, pour redevenir une fugitive, une exilée, mais elle veut emporter avec elle ses enfants. Jason ne s’arrête pas là, il continue de provoquer Médée en lui lançant : « Toi, qu’as-tu besoin d’enfants ? » [8]

Là, il touche Médée en plein cœur, ignorant que « les femmes ne connaissent pas la perversion, elles se contentent d’avoir des enfants. » [9] Elle décide de faire disparaître la mère. Le génie d’Euripide est d’avoir saisi cela. Elle voit maintenant que celui pour lequel elle a tout fait, les yeux pleins d’amour, « ose tous les crimes sous le voile de l’éloquence » [10], qu’elle a été sa dupe. Ces mêmes enfants, qu’elle adore et ne supporte plus, c’est Jason qui les a mis à mort en lui montrant qu’ils sont son point faible : c’est là qu’elle le visera, dans sa paternité qu’elle détruira, tuant les enfants déjà nés, après avoir tué celle qui pouvait en faire naître d’autres, de la même semence.

Avoir des enfants ou être une vraie femme, le choix de Médée n’est pas aisé : elle en appelle à son thumos pour avoir le cœur de tuer ses enfants, acte d’une vraie femme, « ravageuse pour les ennemis, favorable aux amis » [11] c’est par amour qu’elle les tue, parce qu’elle sait qu’ils sont condamnés, que Jason ne pourra les protéger, et qu’il vaut mieux qu’ils meurent d’une main amie. Elle devient alors Médée, elle n’a plus rien, mais s’en va, vivante, privant Jason des cadavres de ses enfants, preuves réelles de l’amour qu’il y a eu. Il ne les touchera pas, ne leur parlera pas : elle seule peut leur donner une sépulture digne d’eux.

Elle quitte la pièce glorieuse, sur un char solaire, pour se rendre à Athènes, là où se joue la pièce, comme si Euripide avertissait ses concitoyens : elle arrive, celle qui n’a rien, afin d’être toute, méfiez-vous !

 

[1] Euripide, Médée, Les Belles-Lettres, traduction Myrto Gondicas et Pierre Judet de la Combe, puf, Paris, 2017, v. 573-5.
[2] Ibid., v. 381-3.
[3] Ibid., v. 1396.
[4] Ibid., v. 1250.
[5] Relevé par Chiara Battistella et Damien P. Nelis, The ambiguous emotions of Seneca’s Medea, p. 14-15.
[6] Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 761.
[7] Miller J.-A., « Médée à mi-dire », La Cause du désir, Paris, Navarin, n° 89, 2015, p. 114.
[8] Euripide, Médée, op. cit., v. 565.
[9] Miller J.-A., Les divins détails, enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris viii, leçon du 1er mars 1989, inédit.
[10] Euripide, Médée, op. cit., v. 582-3.
[11] Ibid., v. 807-9.