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Une extraction divine

La Genèse nous raconte une histoire. Après avoir créé le ciel et la terre, le jour et la nuit, Dieu crée Adam, le glébeux. Après avoir planté un jardin en Éden, au levant, il y met Adam en lui ordonnant de ne pas manger les fruits de l’arbre de la connaissance. Puis Dieu s’exclame : « Il n’est pas bien pour le glébeux d’être seul ! » [1] Il crée alors animaux et volatiles mais aucun n’est désigné comme partenaire par Adam. Dieu trouve une parade : il endort Adam et extrait une de ses côtes. Cet os, il le transforme en femme. Alors Adam déclare : « Celle-ci, cette fois-ci, c’est l’os de mes os, la chair de ma chair, à celle-ci il sera crié femme – Isha -, oui de l’homme – Ish -, celle-ci est prise » [2]. Une soustraction est opérée.

Au commencement était l’indéfini féminin

De cette extraction d’os, Dieu créa non pas la femme mais une femme comme le remarque Jacques-Alain Miller en soulignant le texte sacré : « C’est, en tout cas, traduit ainsi : une femme (Genèse II, 23). On ne dit pas : la femme, on dit : une femme. Cela tendrait à prouver que Dieu avait déjà lu Lacan [3]», celui qui a énoncé : « La femme n’existe pas ». Comme Godard l’affirme dans son film moderne, Une femme est une femme, avec cette fameuse réplique finale d’Anna Karina à Jean-Claude Brialy : « – Angela, tu es infâme – Hein ? Je ne suis pas un femme, je suis une femme ». Ainsi une femme définie par son article indéfini ne présuppose pas, comme l’indique la définition, que le référent soit connu des actants de l’énonciation. Dans la Genèse, l’utilisation de l’article indéfini « une femme » contraste avec celle de l’article défini « l’homme » constate Jacques-Alain Miller.

Une femme : premier détail, détail divin

C’est en découpant la chair de l’homme, en lui prélevant un os, une partie de son corps que « la femme, cette une là, comme le formule Jacques-Alain Miller, est le premier divin détail, au sens propre puisqu’elle a été détaillée ». Il poursuit « C’est un détail au sens propre, et comme l’opération a été faite par Dieu, rien d’excessif à dire qu’elle est le premier divin détail » [4]. Cette expression de « divin détail » Miller confie qu’il la doit à Vladimir Nabokov, auteur de Lolita, qui disait à ses étudiants « Caressez les détails, les divins détails ».

Femme divine, femme maudite, un os sacré

Mais ce n’est pas le seul détail que remarque avec finesse Jacques-Alain Miller. Il pointe ce passage traduit par Rachi, exégète biblique du IXième siècle, qui précise les propos d’Adam découvrant Eve : « celle-ci, cette fois-ci,… ». Là, il y a là un os ! D’autant qu’au début « Dieu crée le glébeux à sa réplique (…) mâle et femelle il les crée » [5]. De « cette fois-ci » se déduit qu’Eve n’était pas la première. Mais alors qui ? Une Autre femme ? Lilith emporte avec elle la racine hébraïque signifiant « nuit ». Lilith aurait-elle précédé Eve ? Démon féminin de la tradition juive, Lilith est présentée comme la première femme d’Adam, avant Eve. Lacan révèle : « Il n’est pas vrai que Dieu les fit mâle et femelle, si c’est le dire du couple d’Adam et Eve, comme aussi bien le contredit expressément le mythe ultra-condensé que l’on trouve dans le même texte sur la création de la compagne. Sans doute y avait-il d’auparavant Lilith, mais elle n’arrange rien. » [6]

Marie, Eve et Lilith, l’os de la sexualité

Le portail de la cathédrale de Notre-Dame cache sous les pieds de Marie un magnifique bas-relief  représentant Lilith. C’est une femme séduisante, sulfureuse, poitrine nue qui tourne la tête vers Eve croquant la pomme. Ces trois femmes symbolisent trois rapports à la sexualité : Marie, vierge, hors sexualité ; Eve dont la sexualité est soumise à l’enfantement dans la douleur et Lilith qui ne peut procréer et tue les enfants. La jouissance sexuelle est évincée des Saintes Écritures. C’est sur ce point que la discorde entre Adam et Lilith aurait eu lieu. Lacan nous indique que Lilith n’arrange rien. Qu’en est-il ? L’alphabet de Ben Sira [7] explique que, lors de la première création, Dieu crée Adam et Lilith. Mais ils se disputent sur leurs positions respectives pour faire l’amour, chacun voulant être au-dessus. Lilith voyant qu’elle ne ferait pas céder Adam, reçoit miraculeusement des ailes et s’envole hors du jardin d’Éden.

Lilith, la doublure d’Eve ?

Avec sa côte extraite de l’homme, Eve, femme tentatrice devenue pécheresse, croque la pomme, conservée depuis la nuit des temps par Adam sous l’os hyoïde, l’os de la parole ! Serait-elle l’emblème de la femme dotée d’une jouissance phallique ? Mais la femme se dédouble précise Lacan [8]. Elle n’est pas-toute. Lilith, double caché d’Eve, formée de limon tellurique, dévoile le goût du plaisir sexuel au détriment de la reproduction, une sexualité illimitée, absolue, c’est-à-dire une jouissance au-delà du phallus, une jouissance dite « Autre » ?

Lacan ouvre une autre piste dans son dernier Séminaire. Rappelant que l’amour peut suppléer au non-rapport sexuel, il annonce « la possibilité d’un troisième sexe. Pourquoi il y en a deux d’ailleurs, ça s’explique mal. C’est ce qui est évoqué dans la doublure d’Ève, à savoir Lilith. L’évocation n’est pourtant pas une chose précise. C’est justement de précision, c’est-à-dire de Réel, que j’ai fait état en rêvant en somme à ce qu’il en est du nœud borroméen » [9].

Lilith, serait-elle une figure du Réel ?

 

[1] La Bible, Genèse, trad. Chouraqui, ed. Desclée de Brouwer, 1985, Genèse, verset 2-18, p. 21.
[2] Ibid, Genèse, 2-23, p. 21.
[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Divins détails  », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1988-1989, cours du 8 mars 1989, inédit.
[4] Ibid.
[5] Ibid, Genèse, 1-27, p. 20
[6] Lacan. J, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 850.
[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Alphabet_de_Ben_Sira
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p.75.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXVI, « La topologie et le temps », leçon du 9 janvier 1979, inédit.