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Virginia Woolf n’a jamais été en analyse.

Mais elle a été concernée par la psychanalyse, et à plus d’un titre.

C’est par la Hogarth Press – fondée avec son mari Leonard en 1917 – que la Standard Édition des œuvres de Freud fut éditée après avoir été traduite en anglais, par James Strachey.

Si V. Woolf a souvent évoqué Freud, elle l’a rencontré lorsqu’il dut s’exiler à Londres en 1939.À la fin de sa vie, il lui faut le lire.

Le 29 janvier 1939, elle écrit [1] :

« Le Dr Freud m’a offert un narcisse. Il était assis dans une vaste bibliothèque pleine de petites statues, devant une grande table minutieusement ordonnée et cirée. Et nous, tels ses patients, nous tenions sur des chaises. C’est un très vieux monsieur tout ridé et rabougri, avec des yeux clairs comme un singe. Paralysé, secoué de mouvements convulsifs, il éprouve quelque difficulté à s’exprimer ; mais reste très vif d’esprit. À propos de Hitler : – Il faudra des générations avant qu’on soit débarrassé de ce poison. ˝ Parlant de ses livres : – La gloire ? J’étais plutôt infâme que fameux. ˝ […] Un homme aux ressources immenses : je veux dire par là que c’est un très vieux brasier qui à présent s’éteint. Au moment où nous nous apprêtions à partir, il s’est dressé sur ses jambes : Que comptez-vous faire, vous les Anglais… ? La guerre. » [2]

Le lendemain, elle poursuit, l’on se perd en cherchant les points de capiton :

« Freud a dit : – Les choses seraient pires si vous n’aviez pas gagné la dernière guerre.

Je lui ai expliqué que nous éprouvions souvent un sentiment de culpabilité… que, si nous avions été vaincus, peut-être que Hitler n’aurait jamais existé. – ˝ Non, répliqua-t-il avec une extrême vigueur, il aurait été infiniment pire. […] Adrian dit que la princesse Bonaparte a mis à leur disposition son grand manoir solide et calme de Hampstead. – ˝ Mais nous nous y plaisons moins que dans notre appartement à Vienne ˝ a dit Anna. On perçoit une certaine tension : tous ces réfugiés sont comme des mouettes pointant leur bec, à l’affût d’éventuelles miettes. Martin a parlé de son roman ; elle travaille sur son livre. Nous sommes nous aussi, en tant que bienfaiteurs, soumis à une certaine tension. » [3]

… Et nous aussi ! Quand la plume se fait ainsi carnage !

Après la mort de Freud, il semblerait que son lien au vieil homme ait pu résister à son ironie ravageuse. Longtemps il l’orientera.

Le 24 septembre 1939 : « Freud est mort, annoncent les journaux dans leurs informations de dernière heure. Seuls des événements mineurs comme celui-ci viennent interrompre le grondement monotone de la guerre. […] Et, cependant, disait Freud, j’aime ce qui est accompli, définitif : Bach et Gluck. Alors pourquoi s’être répandu en conjectures ? Reste que c’était un homme très sensible, prévenant – aucunement limité à quoi que ce soit. Craintif de surcroît. Et fécond. Poétique à mon sens. Et néanmoins plein de discernement. » [4]

Le ton a changé, perd sa férocité :

« Ai commencé à lire Freud hier soir pour élargir mes horizons, pour donner plus d’espace à mon intelligence, la rendre plus objective ; pour sortir de moi-même » [5].

Le 8 décembre 1939 : « Je dévore Freud », (I’m gulping up Freud [6]), alors qu’elle se dit dans un « état de confusion totale et l’esprit en lambeaux » [7].

Le lendemain : « Freud est très déconcertant ; réduit l’individu à un tourbillon – peut-être d’ailleurs à juste titre. Si tout n’est qu’instinct – procède de l’inconscient – qu’en est-il du reste, de la civilisation, de l’homme dans son ensemble, de la liberté, etc. ? Sa rage contre Dieu est salutaire. Cette duperie qu’est l’amour du prochain. La conscience jouant le rôle du censeur. La haine… » [8].

Le 27 juin 1940, elle confirme : « J’ai tenté de retrouver mon centre en lisant Freud. » [9]

V. Woolf ne sera cependant jamais une femme freudienne. Elle n’est pas encline aux jouissances simples de la vie et les trois K, Kinder, Küche, Kirche, les enfants, la cuisine et l’Église, fruits des valeurs dévolues aux femmes en Allemagne au xixe siècle, ne l’arriment guère. La jouissance phallique n’a que peu de poids pour elle.

Peu avant son suicide, elle écrit, en 1940 : « Autrefois je pensais tous les jours à lui [son père] et à maman ; mais en écrivant La Promenade au Phare [10], je les ai ensevelis dans mon esprit. […] Ce dont je reste persuadée, c’est qu’ils m’obsédaient tous deux d’une façon malsaine ; et qu’écrire sur eux fut un acte nécessaire. […] Jusqu’à la quarantaine, la présence de ma mère m’obséda. J’entendais sa voix, je la voyais. […] j’écrivis le livre très vite. Et quand il fut écrit, je cessai d’être obsédée par ma mère. Je n’entends plus sa voix ; je ne la vois plus. Je suppose que je fis pour moi ce que les psychanalystes font pour leurs malades. » [11]

Selon Luc Garcia [12], peut-être fut elle la première à reconnaître dans son acte d’écrire, le parallèle avec la solution freudienne de l’analyse… Her way à elle, un nom de sa Room of One’s Own ? [13]

 

*Référence au livre de Clotilde Leguil , In Treatment, Lost in Therapy, Paris, PUF, 2013.
[1] Woolf V., Journal intégral, 1915-1941, traductions de Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre, La Cosmopolite, Paris, Stock, 2008.
[2] Ibid., p. 1370.
[3] Ibid., p. 1371.
[4] Ibid., p. 1407.
[5] Ibid., p. 1416.
[6]Woolf V., The Diary of Virginia Woolf, Édition Anne Olivier Bell, assisté par Andrew Mc Neillie, Volume 3, p. 249.
[7]Woolf V., Journal intégral, op. cit., p. 1417.
[8] Ibid., p. 1418.
[9] Ibid., p. 1467.
[10]  Woolf V., La promenade au phare, Paris, Stock, 1929, encore traduit Au phare, fut écrit par V. Woolf en 1925 ( Londres, Hogarth Press,1925.)
[11] Woolf V., Instants de vie, Nouveau cabinet Cosmopolite, Stock, 1986, Paris, p. 80.
[12] Garcia L., « Du passage dans le temps et s’en va », Virginia Woolf, l’écriture refuge contre la folie, Ouvrage collectif dirigé par Stella Harrison, Paris, Michèle, 2011, p. 204.
[13] Woolf V., A Room of One’s Own (1928), Penguin Classics 2000, St Ives plc, Angleterre.