image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

« Quand j’étais enfant, le luxe, c’était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de la mer. Plus tard, j’ai cru que c’était mener une vie d’intellectuel. Il me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme. » [i]

Annie Ernaux

« Passion simple » nous offre un voyage sans escale au cœur d’une passion amoureuse. Une femme attend son amant : « À partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. » [ii]

On pourrait lire la femme du livre comme incarnant un versant structurel du masochisme féminin. L’apport d’Anne Lysy [iii] est précieux pour ne pas se fourvoyer, elle cite Jacques-Alain Miller : « Le secret du masochisme féminin est l’érotomanie parce que ce n’est pas qu’il me batte qui compte, mais que je sois son objet, que je sois sa partenaire-symptôme, et c’est tant mieux, même si ça me ravage. » [iv] La femme de « Passion simple » ne s’entend pas comme une victime sous l’emprise d’un amant, elle jouit d’être celle qu’il retrouve, et d’être une femme qui attend un homme, qui n’existe pour lui qu’à être une partenaire charnelle.

L’attente amoureuse : entre langueur et douleur

L’attente est ce qu’il y a de plus troublant et de plus profond dans ce livre. Un changement de nature de l’attente s’opère. Quand l’homme était présent, par intermittence, cette attente de lui était langoureuse, tantôt affolée, tantôt silencieuse. Mais cette attente va devenir la douleur même du manque, au moment du départ de l’homme. Changement d’orbite : ce qui, durant des mois, ne cessait de tourner autour de A., l’homme avec son désir d’elle, s’arrête net. Annie Ernaux raconte comment au temps Un de la passion, tout ce qui fait signe de l’homme, l’émeut, l’excite, l’intéresse. Elle écrit : « en lisant, les phrases qui m’arrêtaient avaient trait aux relations entre un homme et une femme. Il me semblait qu’elles m’apprenaient quelque chose sur A. et donnaient un sens certain à ce que je désirais croire. » [v] Annie Ernaux décrit cette attente : « Dès que j’entendais la voix de A., mon attente indéfinie, douloureuse, jalouse, évidemment, se néantisait si vite que j’avais l’impression d’avoir été folle et de redevenir subitement normale. J’étais frappée par l’insignifiance au fond de cette voix et l’importance démesurée qu’elle avait dans ma vie. » [vi]

La présence, c’est celle des corps, du désir, et la femme amoureuse, si elle ne connait pas les sentiments de son amant, jauge l’attachement de l’homme à son désir d’elle : « je ne serais jamais sûre que d’une chose : son désir ou son absence de désir. La seule vérité incontestable était visible en regardant son sexe. » [vii] La présence se situe entre deux absences : « Un espace de temps […] où j’étais sûre qu’il n’y avait jamais rien eu de plus important dans ma vie, ni avoir des enfants, ni réussir des concours, ni voyager loin, que cela, être au lit avec cet homme au milieu de l’après-midi. » [viii] Mais un jour, l’homme cesse de l’appeler et de venir la voir : « Au début, quand je me réveillais à deux heures du matin, cela m’était égal de vivre ou de mourir. Le corps entier me faisait mal. J’aurais voulu arracher la douleur mais elle était partout. » [ix] Pure douleur du manque.

L’écriture

Ensuite, elle s’est mise à écrire ce que la passion lui a fait découvrir de son rapport à un certain illimité de la jouissance. « grâce à lui, je me suis approchée de la limite qui me sépare de l’autre, au point d’imaginer parfois la franchir. J’ai mesuré le temps autrement, de tout mon corps. J’ai découvert de quoi on peut être capable, autant dire de tout. Désirs sublimes ou mortels, absence de dignité, croyances et conduites que je trouvais insensées chez les autres tant que je n’y avais pas moi-même recours. » [x]

Lacan nous dit : « Un homme, ce n’est rien d’autre qu’un signifiant. Une femme cherche un homme au titre de signifiant. » [xi] Pour la femme de « Passion simple », ce pourrait être « étranger ». Trait qui le distingue, il est originaire d’un pays de l’Est. Elle rencontre des limites dans leur compréhension mutuelle. Mais surtout, Annie Ernaux indique : « j’admis que cette situation m’épargnait l’illusion de croire à une parfaite communication, voire fusion, entre nous.  […] J’avais le privilège de vivre depuis le début, constamment, en toute conscience, ce qu’on finit toujours par découvrir dans la stupeur et le désarroi : l’homme qu’on aime est un étranger. » [xii]

L’inexplicable

Si « simple » accompagnant « passion » du titre, pouvait apparaitre presque un oxymore, on saisit mieux avec les indications d’Annie Ernaux, ce à quoi elle fait référence, à savoir un rapport de la femme aimante au hors-sens. Hors-sens de la passion. Dans le cours de son écriture, au moment où elle pensait arrêter son récit, l’homme appelle et la voit. C’est cette dernière rencontre qui augurera de la fin du livre mettant en lumière ce point précieux : « L’homme qui est revenu ce soir-là n’est pas non plus celui que je portais en moi durant l’année où il était là, ensuite quand j’écrivais. Cet homme-là, je ne le reverrai jamais. Pourtant, c’est ce retour, irréel, presque inexistant, qui donne à ma passion tout son sens, qui est de ne pas en avoir, d’avoir été pendant deux ans la réalité la plus violente qui soit et la moins explicable. » [xiii]

 

[i] Ernaux A., Passion simple, Paris, Gallimard, collection Folio 2545, 1991, p. 77.
[ii] Ibid., p. 13.
[iii] Lysy A., Ravage et ravissement, in MIDITE n°2, 13 mai 2019.
[iv] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 87-88.
[v] Ibid., p. 15.
[vi] Ibid., p. 16.
[vii] Ibid., p. 35.
[viii] Ibid., p. 19.
[ix] Ibid., p. 52.
[x] Ernaux A., Passion simple, op. cit., p. 76.
[xi] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 44-45.
[xii] Ernaux A., Passion simple, op. cit., p. 36.
[xiii] Ibid., p. 75.