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Elle s’appelait Sabina Spielrein. Psychanalyste d’origine russe, elle a contribué à l’élaboration de la théorie psychanalytique et fait œuvre de ses impasses après une rencontre contingente qui noua son destin entre deux hommes que tout rapprochait, tout divisait, Jung et Freud.

Perdue dans l’oubli, elle entre dans la vie de Jung par le symptôme et une demande d’amour inconditionnelle exaltée par le transfert – elle en sort quand Jung s’éloigne, et elle s’adresse à Freud comme Autre du savoir inconscient dont elle attend une réponse sur son être. Il aura fallu le film de David Cronenberg A dangerous Method (2011), relatant la relation tumultueuse entre S. Spielrein, Jung et Freud pour qu’elle sorte de l’ombre.

S. Spielrein rencontre Jung à l’hôpital du Burghölzli, où elle entre après de violentes crises de cris, de rires et de larmes qui duraient depuis l’enfance et s’étaient aggravées. Il a trente ans, elle en a dix-neuf.

Dans une lettre du 23 octobre 1906, Jung explique à Freud qu’il est en train d’appliquer sa méthode dans la cure d’une hystérie : « cas grave, une étudiante russe malade depuis six ans. » [1] S. Spielrein est d’emblée dans un transfert massif et sans limites à l’égard de l’analyste. Jung, engagé dans la recherche analytique, se passionne pour le cas et l’intelligence de sa jeune patiente. S. Spielrein trouve en Jung celui qui l’écoute et la laisse parler. Les ingrédients sont réunis pour que Sabina progresse vite dans son traitement par la parole. Mais Jung est dépassé, il y a du trop dans cette situation qui lui échappe. Sabina demande plus de présence, veut occuper cette place d’exception qui lui donnerait la brillance phallique qui lui manque.

Jung en appelle à Freud tout en voilant les coordonnées du cas et son implication. Freud n’est pas dupe. Le non-dit persiste entre les deux hommes. Il écrit ses premières lettres à Freud, qui est alors déjà connu pour sa publication de L’interprétation des rêves. Il lui envoie des rêves à analyser mais il ne lui dit pas toujours qu’il s’agit de ses propres rêves [2]. Il demande à Freud de le considérer comme un fils. Une amitié se noue. Le travail thérapeutique permet à S. Spielrein de sortir de l’hôpital un an après.

Plus tard, la relation amoureuse s’installe mais les tumultes qu’elle soulève conduisent S. Spielrein à quitter Zurich. Elle va passer plusieurs mois à Vienne où elle rencontre Freud et participe aux rencontres du mercredi. En 1912, elle publie : « La destruction comme cause du devenir », où se lit la férocité de la pulsion de mort et anticipe les concepts de Freud dans Au-delà du principe de plaisir (1920). Il ne lui réservera pourtant qu’une note de bas de page dans sa publication [3].

Le malaise de Jung devant ses pulsions sexuelles, son souci de préserver sa réputation et sa situation sociale, le conduisent à poser un cadre et des barrières à l’illimité de l’amour fou de S. Spielrein et à contenir sa passion amoureuse dans la clandestinité. Comment supporter ces conditions qui ternissent l’absolu de l’amour qu’elle attend ? Quelle dissymétrie des jouissances peut permettre qu’un homme ignore jusqu’où une femme peut aller quand l’amour vire à la haine ? Haine/amour, hainamoration, dit Lacan, qui lie la question de l’amour et du savoir [4]. Fin des paroles et brutalité d’une coupure portée sur le visage de Jung qui mettra fin à leur liaison.

Lacan l’écrivait « On peut dire que l’homme est pour une femme tout ce qui vous plaira, à savoir une affliction […]. C’est un ravage même. » [5] Tout s’écroule pour elle et c’est en faisant appel à Freud qu’elle cherche un recours, non pas pour obtenir une réparation ou condamner Jung, qu’elle protégera toujours, mais parce qu’« il n’y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens. » [6] Elle en témoigne. Jung ne sort pas indemne des avatars de sa conduite. Il écrit à Freud : « ma façon d’agir était une muflerie dictée par la peur, et je ne vous l’avoue guère volontiers en tant que père » [7]. Freud, sollicité par S. Spielrein, lui répondra : « si je puis me permettre, sur la base de ce que j’ai supposé plus haut, […], j’aimerais vous inciter à un examen personnel afin que vous sachiez si les sentiments qui ont survécu à cette relation ne mériteraient pas, par exemple, d’être refoulés et relégués, dans votre psyché s’entend, et sans intervention extérieure, sans faire appel à une tierce personne. » [8] Freud garde ses distances et renvoie le sujet à son travail analytique. Sabina est écartée de l’un et de l’autre.

Elle prend place dans la communauté analytique de l’époque et parvient à une relation pacifiée avec Jung ayant fait passer l’amour pour un homme à un désir de travail pour la cause analytique qui s’était constituée en prenant place entre les deux hommes. Dans cette valse à trois temps, Freud se montrera d’abord solidaire de Jung « contre » S. Spielrein, puis, quand les divergences théoriques se creusent, il soutient S. Spielrein en l’éloignant de Jung ; enfin S. Spielrein trouvera sa voie singulière, en s’éloignant de l’un et de l’autre tout en maintenant un lien assez solide pour donner consistance à la fonction phallique sans y être toute.

Sabina Spielrein aura donc résisté à Freud sans s’en séparer et continuera d’entretenir une correspondance avec Jung qui témoigne d’une résolution de leur conflit en préservant une relation d’amitié qui lui tenait à cœur. Solution d’une femme pas-toute dans les embrouilles du pouvoir phallique.

 

[1] Spielrein S., Entre Freud et Jung, Paris, Aubier, 2004,  p. 27.
[2] Ibid., p. 23.
[3] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1987, p. 103.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 84.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 101.
[6] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 540.
[7] Spielrein S., op. cit., p. 57.
[8] Ibid., p. 57-58.