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Belles ! belles ! belles !

Il faut voir les youtubeuses beauté sur la toile. Elles sont jeunes, belles, pimpantes, pleines d’une assurance déconcertante. Certaines n’ont pas quinze ans et sont déjà des tombeuses. Ces jeunes femmes qui plaisent tant aux autres jeunes femmes se confrontent à un impossible majeur. Car, armées de tutos (petites vidéos où elles se maquillent, se coiffent, se mettent sur leur trente et un, etc., pour la plus grande gloire de leur image), elles prétendent enseigner la beauté. La beauté est pourtant éminemment variable et subjective, mais elle est surtout essentiellement intransmissible. Installer un siège-auto, cela s’enseigne, désinstaller un logiciel de son ordinateur, ça s’enseigne aussi, mettre du rimmel, à la limite ça s’enseigne encore, mais être belle, c’est une autre paire de manches. Car la chose ne procède pas d’une méthode qui vaudrait pour toutes – les critères de beauté ne sont pas universels, ni tout à fait transposables d’une femme à une autre. Les femmes ne sont belles qu’une par une et d’autant plus belles qu’elles se distinguent des autres femmes. Une femme n’est belle en effet qu’au point où elle s’avère être à nulle autre pareille. L’attraction que suscitent les youtubeuses beauté procède pourtant, en partie au moins, de l’idée qu’être belle, assurée, bien dans ses baskets, peut s’apprendre, à force de regarder ces vidéos.

Au-delà de la personnalité des youtubeuses les plus charismatiques, les milliers, ou plutôt les centaines de milliers d’abonnées à ces chaines beauté attestent leur croyance en une femme qui saurait « être une femme ». Se confrontant à leur propre ignorance en matière de féminité, ne sachant « comment être une vraie femme », un certain nombre de femmes (ou toutes par moment ?) croient qu’il en existe au moins une qui saurait incarner La femme. C’est au fond une manière de ne pas se résoudre au fait qu’aucune ne « sait » plaire, que le savoir manque essentiellement et définitivement en la matière, et qu’être femme et susciter le désir s’invente plus que cela ne s’apprend, car il n’y a pas d’essence de la femme, pas de définition universelle de la femme, Lacan l’indique avec force de son fameux : « La femme n’existe pas » [1]. Être femme, cela ne s’apprend donc pas, cela s’invente, et cela s’invente donc différemment pour chaque femme.

Femme, femme, femme

L’intérêt que suscitent pourtant les youtubeuses spécialistes de beauté est d’autant plus massif chez les toutes jeunes femmes, que sortir de l’enfance passe par une mutation du corps qui confine bien souvent au traumatisme. L’adolescence est à la fois le moment d’une ouverture au désir – ce qui est en soi un traumatisme – et à la fois ce moment où la puberté ébranle l’image d’un corps qui tout à coup échappe parfaitement à celle qui y vivait jusque-là le plus souvent sans se poser de questions – autre traumatisme. Cette mutation du corps est très surprenante, et ce, pour chacune d’elles. Les tutos beauté ont l’avantage de soutenir les plus jeunes qui tâchent de reprendre possession de leur corps en domestiquant leur image et en s’identifiant à une femme qui semble savoir s’y prendre pour tenir la route.

Il n’est d’ailleurs pas sûr que les abonnées de ces chaines recherchent toutes un modèle auquel se conformer. Pour certaines au moins, c’est plutôt une inspiration, c’est-à-dire non pas tant une femme à imiter, qu’une femme dont s’inspirer, c’est alors sa liberté de ton et son assurance qui sont visées. Car ce qui est saisissant chez les youtubeuses beauté, c’est cette incroyable assurance dont elles font preuve et qui soutient leur image.

Les youtubeuses dont nous parlons ici ne parlent pas que de beauté, loin s’en faut, certaines sont engagées pour des causes telles que l’écologie, la cause animale, celle du droit des femmes, etc. C’est sans doute là, pour elles, une manière de donner de l’épaisseur à leur personnage, de le singulariser, d’ajouter de la chair à la beauté de l’image. Car ce qui fait le succès d’une youtubeuse beauté, au fond, réside bien davantage dans les à-côtés de son image, dans les aspérités qui font son style, voire dans ses défauts mêmes, que dans la puissance réelle de ses « conseils » dont bien des abonnées sentent, même confusément, qu’elles n’ont rien à en attendre.

Où sont les femmes ?

Ces youtubeuses-tombeuses dureront le temps que durent les roses sans doute. Sinon, elles se remplaceront les unes les autres, au fil des modes et de l’évolution de leur communauté. Car avec l’âge, les questions relatives à la beauté évoluent. On ne cherche pas à dix-huit ans les mêmes conseils qu’à quatorze, et on voit mal une femme de trente ans servir de modèle féminin à une ado de quatorze ans, quoi que…

Les meilleures d’entre elles, si elles savent se renouveler, iront au-delà pour peu qu’elles parviennent à rester sur le fil d’une certaine féminité en faisant preuve d’une originalité renouvelée. Jamais là où les attend, toujours différentes, non seulement des autres, mais de celle qu’elles étaient encore la minute d’avant. Les jeunes femmes qui les suivront malgré le temps qui passe ne leur supposeront alors plus seulement le savoir sur ce qu’est une femme, elles apprécieront de voir une femme continuer à s’inventer d’épisode en épisode, et chaque jour autrement que le précédant. Les youtubeuses beauté ont de l’avenir, c’est ma prédiction !

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 15 janvier 1974, inédit.