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Les cris comme les silences peuplent les histoires d’amour, ils constituent une érotique particulière de la scène, de ménage ou d’amour. Dans cette réduction de la parole à un rien aussi sonore qu’assourdissant dans les deux cas, c’est la pulsion, aussi muette soit-elle qui se fait entendre, avec en son cœur l’objet a sous les espèces de l’objet voix. Le dialogue amoureux est ainsi une érotique où le silence occupe une place de choix, il est même un aveu d’amour, aussi bien qu’une marque de reproche. C’est là, dans ces silences qui parlent, que se perçoit le rapport à la demande de l’Autre, et que se signe la posture de celui ou de celle qui garde la bouche scellée. Parce que l’érotique est par définition une tentative de séduction et d’obtention de la faveur de l’Autre, l’érotique du silence adressé constitue une forme essentielle de la demande, dont l’objet premier est le rien, car la demande est toujours demande d’amour, impossible à suturer sous les espèces du besoin[1]. Ainsi, là où rien se fait entendre, se dénude cette demande toujours plus exigeante, toujours plus ravageante. Le rapport à l’objet oral se dénude également, l’anorexie de parole des silencieuses faisant pendant à l’avidité avec laquelle elles invoquent la parole de l’autre.

Lacan indique que le cri « soutient » le silence, « le cause », le « fait surgir »[2]. Se référant à l’article de Fliess sur le sujet, il fait valoir comment le silence a partie liée avec la pulsion et fait témoignage de « la présence érotique du sujet ». Expulsion du cri, rétention de parole, c’est toute une économie libidinale qui s’inscrit dans les modulations du silence. Un silence adressé qui peut donc être interprété du côté de la défense, comme Freud l’a d’ailleurs fait valoir en évoquant celui de l’analysant face à l’analyste qui lui, dans ses modulations du silence joue une toute autre partie. Là où le silence de l’analysant fait consister l’Autre, celui de l’analyste, du côté de l’acte, tend justement à le faire déconsister, faisant ainsi résonner, des profondeurs, l’inexistence de l’Autre.

Sans doute est-ce avec le refus ou l’acceptation de la position féminine que l’on peut concevoir la distinction qui touche à ces deux modalités de silence : d’une part le silence adressé, celui qui vaut cri, celui qui vaut parole d’amour ou de reproche, celui qui constitue un appel aussi sourd que sonore ; et d’autre part, un silence sans appel, où les paroles, les pensées s’effacent, laissant place à une autre modalité de jouissance, plus proche de la contemplation, où se perçoit la limite du monde qui parle. Là, la pulsation de la vie qui parcourt le corps dans un souffle, dans une respiration, se fait entendre et témoigne d’une expérience de jouissance singulière, renvoyant peut-être au second plan la dimension de l’objet, et en l’occurrence de la voix, si présente dans le silence adressé. Une expérience du corps, tout entier. Les mystiques ont cette pratique du silence qui emplit l’âme, le corps, et rapproche de Dieu, mais n’en ont peut-être pas le privilège exclusif. Car c’est au même lieu que retentit aussi l’annonce de la mort de celui-ci : S de A barré.

Cette érotique du silence spécifique, nous la nommerions, avec Sylvia Plath « Le silence du silence ». La poétesse distingue en effet deux silences, le sien propre, et un autre, plus Autre à elle-même : « Le silence me déprimait. Ce n’était pas le silence du silence. C’était mon propre silence ». Là où son propre silence renvoie à un vide du sujet, à sa détresse face à un Autre peut-être lui aussi trop silencieux, le « silence du silence » est d’un autre registre. Dans un de ses premiers poèmes, Sylvia Plath fait valoir qu’elle n’écrit pas pour le plaisir, mais parce qu’il y a en elle « une voix » qui « refuse de se laisser réduire au silence ». À un moment, Sylvia Plath s’est tue, elle s’est donné la mort. Elle a peut-être ainsi fait taire son propre silence, celui qui la déprimait autant qu’une voix à l’intérieur d’elle lui intimait de lutter contre. Ce qu’elle nomme « le silence des silences » n’est ni borné par la voix, ni subordonné à elle.

Si le langage mortifie le corps, la pensée et les paroles qui nous habitent constituent autant une modalité de jouissance qu’une défense contre le silence du silence, celui qui se situe au-delà de l’absence, au-delà de l’appel attestant l’irréductible croyance en l’Autre. Ce « silence du silence » n’est pas une libération du langage, car elle est impossible, mais peut-être un moment de suspension, aussi rare que ténu, où s’immisce l’illimité.

[1] Cf. sur ce point Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux de la psychanalyse », leçon du 17 mars 1965, inédit.