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Présenté à la dernière Berlinale, le film de la réalisatrice macédonienne Teona Strugar Mitevska : Dieu existe, son nom est Pétrunya a marqué les esprits car il appartient à cette catégorie de films qui, comme le dit la réalisatrice elle-même, veulent regarder les choses en face. La réalisatrice pose un regard subtil sur les ombres d’une société enlisée et qu’on découvre à travers une jeune femme, Pétrunya. Dans ce récit sensible, la réalisatrice dépeint un pays des Balkans. Cela se passe en Macédoine, petit pays laissé-pour-compte de la mondialisation et figé sous la férule ancestrale des traditions religieuses orthodoxes.

Tous les éléments semblent rassemblés pour enchanter la critique qui voit émerger dans le cinéma contemporain de nouvelles héroïnes. Comme le déclare un journaliste de Télérama, elles sont peut-être « en train d’inventer une nouvelle Internationale de genre féminin »[1]. Ce n’est pas faux, probablement nombre de personnages féminins actuels affrontent et s’opposent aux pouvoirs abusifs des états, des hommes, du patriarcat, des traditions, des religions etc.

C’est certainement une lecture possible de ce film. Il raconte en effet un événement inspiré de la réalité, qui renverse et transgresse l’ordre de ce que des critiques ont qualifié « d’appareil répressif formé par la triade famille-religion-patrie »[2]. Cette jeune femme de trente-deux ans transgresse, il est vrai, une coutume orthodoxe qui chaque année célèbre le jour de l’Epiphanie en jetant une croix dans le fleuve que seuls les jeunes hommes peuvent aller repêcher. Cette croix bénie par le pope est, pour le vainqueur, promesse de chance pour l’année.

Sauf que le vainqueur est une femme : c’est Pétrunya qui s’en empare. De retour d’un entretien d’embauche avilissant dans l’usine de confection locale pour tenter de décrocher un poste improbable de secrétaire, cette historienne détentrice d’un doctorat sur la démocratie au XXème siècle se jette à l’eau et rattrape la croix à la dérive, emportée elle-même par une effervescence déclenchée par ce rite viril.

Sauf qu’elle s’enfuit ensuite avec la croix et refuse de la restituer aux récipiendaires légitimes. Après coup, on la voit nue, allongée sur son lit, la croix sur sa poitrine, jouissant de cette victoire qui, tout compte fait, a l’apparence d’un attribut phallique.

Il n’y a qu’un pas pour lire alors des signes d’une version possible du refus du féminin : celle de la logique de la castration qui distribue au regard du phallus une clinique de l’identification côté mâle et côté femme. On retrouve dans ce film des éléments de la parade masculine. Cette bande de jeunes hommes restés bredouilles, dépossédés de leur trophée religieux par une femme, sont d’abord éberlués. Ils virent très vite à la furie haineuse. L’offense faite femme leur inflige un démenti de la valeur phallique insupportable.

Ce refus-là du féminin, celui de ce monde pétri par l’ordre patriarcal dans une alliance tacite de l’Eglise et de l’Etat, c’est ce à quoi Pétrunya se confronte depuis toujours. Son arrestation, la série des interrogatoires de policiers mal dégrossis, tout comme la récupération médiatique de l’affaire que tente en vain une journaliste féministe, en attestent.

Or, toute l’intensité du film et du personnage se condense dans son attitude qui fait incongruité. Telle une Bartleby au féminin, elle préfèrerait ne pas. Elle préfèrerait ne pas rendre la croix. Elle préfèrerait ne pas répondre aux questions que lui posent la police, le pope, la journaliste. Son geste doit bien appeler une explication ! Elle préfèrerait ne pas en donner. Inflexible, proche de la grâce divine, la réalisatrice filme le théâtre de ce « Je préfèrerais ne pas » dans le commissariat, tel l’Enfer de Dante dit-elle. Mais n’est-ce pas plutôt une autre version du refus du féminin que Pétrunya, cette Bartleby au féminin nous livre ? Si Bartleby le scribe de Melville se réduisait à l’activité de copiste jusqu’à l‘ultime pointe de la logique signifiante, à savoir la mort, Pétrunya, dans son étrange refus de céder cette croix, se situe dans ce clair-obscur de l’être féminin. Il n’y a pas de réponse. Le « je préfèrerais ne pas » de Pétrunya est à la fois le sans pourquoi et l’au-delà du sens de la position féminine.

D’ailleurs, dès la première séquence du film, c’est de cela dont il est question. Plan large en contre-plongée sur une présence féminine opulente vêtue d’une robe à fleurs, trop grosses et de couleurs trop chamarrées sous un manteau sombre, Pétrunya se tient sur une ligne noire qui trace au sol la démarcation d’un couloir de natation. Elle est plantée en plein milieu, au fond d’une piscine olympique désaffectée depuis longtemps. Où loger ce corps de femme ?

L’expression de « refus de la féminité » employée par Freud dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » est bien celle de la butée subjective, celle du roc de la castration. Mais  suivons la proposition de Jacques Ruff[3] qui indique que la traduction par « refus » du terme allemand Ablehnung oblitère un autre trait de sens qui permettrait d’entendre une autre version. Car Ablehnung comporte aussi la notion de ne pas prendre appui. Le refus du féminin est donc : ne pas prendre appui sur le féminin.

D’une certaine façon, Pétrunya qui préfèrerait ne pas, fait, elle, le choix singulier de l’appui de n’être pas-toute et laisse alors entrevoir l’inassignable qui caractérise le féminin. Pétrunya « […] fait avancer d’un bout la question de la sexualité féminine »[4], contrairement aux féministes auxquelles la phrase de Lacan s’adressait.

A rebours d’une héroïne qui redéfinirait les traditions, selon les mots de la réalisatrice, et porterait mieux qu’un homme le nom de Dieu en lançant au pope à qui elle remet cette croix qu’elle n’en a pas besoin, Petrunya incarne la féminité qui ex-siste et déjoue l’appui de l’Autre par devers le « désert de la jouissance » ou le « silence de l’histoire »[5].

[1] Strauss F., Télérama, semaine du 15 mai 2019.

[2] Roux B., « Le revers des croisés », Positif, n° 699, Mai 2019, p. 40.

[3] Ruff J., « Du refus de la féminité… au refus du corps », http://section-clinique.org/article/110/j_ruff_du_refus_de_la_feminite_au_refus_du_corps, disponible sur internet.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 54.

[5] Vinceguerra R.-P., « Modulations », La Cause du désir, Navarin éditeur, N°89, p. 16.