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ELLE… « …avait dû supporter trop de petites souffrances pour pouvoir affronter calmement un grand événement [1]»

Au temps où Stefan Zweig donne vie à Erika Ewald − il s’agit de son premier recueil publié en 1904 à Berlin −, Freud, son ami[2], fait valoir que l’inconscient est[3],… dans chaque cas.

Ce ne sont pas les femmes qui occupent alors le devant de la scène, mais les hystériques. En leur permettant de parler dans l’analyse, Freud construit par petits bouts l’inconscient auquel une par une, Emmy, Elisabeth, Dora etc., donnent forme. Il prend acte de ce que l’inconscient dessine, recycle, non sans effets sur les symptômes. Il affronte ce qui fait se côtoyer logique de l’inconscient et insistance pulsionnelle. L’événement Freud que saluera Lacan, ce sont les histoires qui se racontent dans l’analyse, le roman familial qui n’explique pas grand-chose, les souvenirs décisifs et… les petites souffrances, que le sujet supporte, dont il se plaint mais qu’il ne parvient pas à abandonner.

Ça commence par la névrose, ses aspects spectaculaires, mais l’énigme est au-delà. Elle concerne la féminité que S. Zweig a su aborder, sans le vouloir et peut-être même sans le savoir, à partir du dualisme pulsionnel.

L’écrivain a donné dans son œuvre littéraire une place prépondérante aux sensations et aux corps. Ils ont, disait-il, plus d’importance que les événements extérieurs. Nos émotions, − c’est ainsi que l’on nommait les phénomènes de jouissance avant Freud −, font notre destin.

Zweig n’ignorait pas le caractère trans-individuel de ce que Freud a théorisé comme l’inconscient. Il savait qu’une femme peut être symptôme de son temps et ce trait, paradoxalement, fait de sa première héroïne, Erika, une jeune femme très moderne.

Pour cet écrivain, l’amour est porteur de souffrances mais ce constat ne se réduit pas, chez lui, au discours romantique. « L’amour… est une forme de suicide »[4], disait Lacan à Hippolyte. Pourquoi ? Le désir ne va pas sans la mortification de la jouissance. L’amour, quant à lui, est appel, demande. Il rend l’idée de la mort plaisante et cette attirance peut être rapprochée d’un besoin de purification, présent chez S. Zweig. Bien sûr, le contexte historique des années 30 nourrissait ce constat.

Nous oublions vite que l’horreur fait partie de nos vies, que la dimension de la barbarie, pour les humains, peut être sans rémission et sans limite. Nous avons à chaque fois à les affronter, à en faire des énigmes pour pouvoir les repenser, sans préjugés. Les portraits de femmes qui traversent l’œuvre littéraire de Zweig sont plus passionnés que tristes ou nostalgiques. Elles… chérissent l’incompréhensible qui traverse leurs corps. Elles… se confondent avec l’inexplicable et cette défense qui est aussi jouissance, les aide à border un vide.

Ainsi, Erika Ewald, jeune fille prudente et silencieuse. Confrontée à un premier chagrin d’amour, elle sait seulement la confusion, l’inquiétude, la tension perpétuelle qui la plongent dans une humeur noire. Tout l’irrite : elle croit percevoir « dans chaque chose, une hostilité secrète et un acharnement à la blesser ».[5] On entend, derrière le fantasme ébranlé par une première expérience faite d’enthousiasme et de rejet, le retour de la pulsion masochiste, de l’objet déchet, dans le corps propre du sujet. Et S. Zweig de remarquer que chez les jeunes filles, la sensualité « s’insinue sous l’aspect de l’exaltation »[6] , de la jouissance esthétique, et « qu’elle se manifeste sous des milliers de voiles et de formes ». Puis vient le jour où la sensualité jette les masques, « déchire les enveloppes qui la recouvraient ». Ces moments de hâte, de précipitation, autorisent à se réfugier dans des rêves de lutte, de sacrifice. Pour Erika, dont la division féminine est patente, l’idée de la mort se rapproche avant de s’éloigner. Ce qui s’éprouve comme tempête dans le corps se traduit alors en refus de ce dernier ; elle décide de bannir les hommes de sa vie. Du côté des hommes, rien !

Petite fiction : si Erika était « vraie », si elle était en analyse, le maniement du transfert contrarierait ce rapport mortifère à un Autre absolu. Le réalisme de l’inconscient, le travail de traduction qui s’opérerait dans la cure borderait l’inimaginable. Le temps pour comprendre retiendrait de cette résolution ferme et assurée qui ordonne au sujet sa propre disparition. C’est que l’analyste parie sur le désir inconscient et le symptôme, fut-il douleur, pour passer une alliance avec la vie.

Lacan[7] nous éclaire en précisant qu’il ne s’agit pas de la tentation de la mort en tant que telle qui frappe à la porte, en ces circonstances. Plutôt celle-ci est-elle niée. Il souligne une identification à un point de disparition, d’abandon, voire de sacrifice qui ferait exister l’Être auquel se raccrocher. Le vécu corporel d’Erika, ce sentiment de flou difficile à dissiper, si bien cerné par S. Zweig, en appelle à des réponses brutales, précipitées, qui viennent redonner un peu de vie. Le pulsionnel reprend toujours ses droits. La haine, par exemple, peut se transformer très vite en tendresse avide et sauvage.

Nous ne sommes plus aux temps de Freud et de ce grand romancier. L’hystérie n’existe plus selon le maître moderne, mais de nombreuses femmes viennent en analyse.

C’est qu’une femme, par-delà la névrose dont elle souffre, ou pas, a affaire au pas-tout qui la gouverne, aux fragmentations qui font le lit de sa solitude, quelquefois de sa révolte, d’autres fois aujourd’hui encore, de sa soumission. Ce qui donne forme à la féminité interdit à chacune de faire exister des totalités, ce qu’elle fera cependant toujours en campant sur les frontières qui se multiplient. « Femmes-symptômes »[8] d’un monde éparpillé écrit Gérard Wajcman.

Aujourd’hui, Erika serait sans doute tentée d’agrandir la liste des partenaires potentiels fournis par les occasions ou les sites pour remplir le vide et jouir ainsi de l’objet rien.

Laissons S. Zweig conclure :

« Il est des heures vides, creuses…Elles apparaissent comme des nuages sombres et indifférents qui approchent avant de se perdre à nouveau, mais elles demeurent tenaces, opiniâtres…pour revenir, immobiles, au-dessus de la vie… qui brandit sans cesse un poing menaçant » [9].

[1] Zweig S., L’amour d’Erika Ewald, Belfond, 1990, p. 55

[2] Zweig S., Freud S., Correspondance, Poche, 2013.

[3] Lacan J., « Radiophonie », Scilicet 2/3, Paris, Seuil, 1970.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, p. 172.

[5] Zweig S, op.cit, p. 42-43.

[6]Ibid., p. 47.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, La Martinière, 2013, p. 499-514.

[8] Wacjman G., Les séries, le monde, la crise, les femmes, Verdier, 2018, p. 18.

[9] Zweig S., op.cit, p. 40.