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Liberté à l’égard des semblants

La psychanalyse ne spécule pas sur la liberté humaine. Lacan évoque cependant la liberté qu’ont les femmes à l’égard des semblants [1]. Celle-ci s’atteste, poursuit-il, par rien de moins que la capacité d’une femme à donner du poids à un homme qui n’en a pas. Engagement actif dans une politique orientée par un fantasme, certes, où une femme peut trouver l’assurance qu’elle n’est pas sans talent dans la maîtrise du semblant phallique !

À l’égard de « l’ordre phallique » pourtant, la politique d’une femme – s’y ranger ou pas – relève donc, pour Lacan, d’un choix : « libre aux femmes de s’y placer si ça leur fait plaisir » [2] ! Le propos étonne si l’on admet que, comme tout parlêtre, les femmes sont sujettes des semblants, ces signifiants qui, en position d’agents, organisent les discours ; sujettes des semblants du discours du maître et aujourd’hui des semblants du plus-de-jouir qui homogénéise les sexes ; sujettes aussi de la fixion de jouissance propre à tout sujet.

Cette liberté des femmes de « s’y ranger ou pas » est à distinguer cependant de celle, apparente, de la division du sujet, lorsqu’elle est mise en position d’agent, dans le discours hystérique notamment, par exemple : se marier ou pas, avoir un enfant ou pas, maintenant ou plus tard et avec qui ?

Liberté d’indifférence en ce cas, soit le plus bas degré de la liberté selon Descartes ! [3]

Cette liberté de désirer, reconnue aux femmes par la psychanalyse, la fait aujourd’hui s’opposer à l’Empire de signifiants-maîtres qui ordonne la réalité des relations sociales. Elles s’y posent alors en maîtresses des semblants, non parfois sans un rapport sauvage à la vérité !

C’est aussi au nom de cette liberté nouvelle que, dans les sociétés occidentales contemporaines, des femmes contestent les pratiques établies au nom de la hiérarchie des jouissances dans le rapport entre les sexes. Légitime révolte contre une oppression mortifiant les sujets et les corps, certes ! On pourrait, cependant objecter qu’elle vire à la chicane, soit une contestable revendication d’égalité dans la sexualité avec demande de « contrat préalable », récusant toute subjectivité inconsciente quand ce n’est pas la dispute du semblant phallique avec les supposés possesseurs de ce « bien » « à ravir » [4] !

Pourtant, est-ce là le tout de l’affaire ? N’est-ce pas plutôt contre le déni de la singularité de leur jouissance – pas-toute dans la fonction phallique – que des femmes élèvent cette objection ? Cette liberté qui n’entre pas dans la castration, peut, en effet, faire obstacle à ce qui veut s’imposer au nom d’un universel qui rêverait d’étayer les rôles symboliques sur un ordre dit « naturel ».

De fait, faute d’un signifiant qui la représenterait, c’est à la faille, au trou, à la perte dans l’Autre qu’une femme est spécialement confrontée ; et c’est justement l’« ab-sens » propre au sexe féminin qui fait les femmes non identifiées, et ce faisant, les autorise à « l’impudence du dire » [5].

Doit-on en conclure pour autant que cette liberté dans l’illimité ne peut consentir à la limite ? Qu’une femme ne puisse pas « faire une identification sexuée » [6] ? De fait, une femme y consent quand se produit une rencontre. Alors, si l’Autre lui parle et la nomme dans l’être de symptôme qu’elle est pour lui, une femme peut s’avérer prête à des concessions sans limites : « de son corps, de son âme, de ses biens » [7]… Faut-il voir là l’abnégation de la féminité exaltée par Hélène Deutsch ? N’est-ce pas plutôt qu’au travers du consentement sans réticences à son choix de jouissance, une femme joue une partition qui l’allège du souci de l’avoir, au-delà même de son fantasme ?

Le partenaire-solitude

On dira que cette liberté de désirer fait les femmes partenaires de la solitude. Mais de quelle solitude ?

Au soir de sa vie, Mélanie Klein, répondant à Winnicott élaborant La capacité d’être seul [8] comme ressort créatif, écrivait l’article « Se sentir seul » [9]. Elle insistait sur une solitude éprouvée douloureusement, le sentiment dépressif d’avoir souffert d’une perte irréparable, évoquant l’Hilflosigkeit distinguée par Freud. Mais la solitude dont il s’agit pour les femmes est-elle seulement affaire de sentiment douloureux ?

Les femmes sont des êtres parlants. Et Lacan le rappelle : « Ce qui parle n’a à faire qu’avec la solitude » [10]. Celle-ci est l’effet du non-rapport sexuel, non-rapport qui ne met en jeu aucun détenteur de sexe. Il y a en effet un trou au niveau du réel. Le parlêtre est séparé de l’Autre. L’on ne saurait cependant confondre cette solitude avec l’isolement du sujet néo-libéral qui cherche comment atteindre l’Autre en calculant l’optimisation de son plus-de-jouir, dans l’oubli de son exil de parlêtre.

Mais comment cerner une solitude qui serait « spécifique » à une femme ?

Serait-ce celle dont se plaint le sujet hystérique en tant que femme ? Celle-ci, malgré les apparences, n’est pas seule, captivée qu’elle est par l’au-moins-un qui fait sa jouissance. Il est son véritable partenaire, même si les semblants qu’elle lui prête dans ses rencontres, la laissent dans la dévastation et le gouffre. Sans bords. Sa solitude est le nom du deuil interminable qu’il lui faut faire de cet impossible. Elle s’y éprouve rejetée de ce que, selon elle, La femme aurait, soit savoir ce qu’il faut à la jouissance d’un homme. Alors elle dit toujours non ou… ne sait pas dire non.

La solitude d’une femme est donc encore autre chose ; elle s’origine plutôt de la privation réelle du signifiant de l’Autre sexe dans l’inconscient. Est-ce à dire qu’une femme serait celle qui peut attendre d’un homme qu’il la complémente, comme le pensait Freud ? Lacan y fait une objection en formulant que, « la jouissance qu’on a d’une femme la divise, lui faisant de sa solitude partenaire ». [11]

Comment la solitude peut-elle être ici partenaire ? Pour une femme, cette solitude est le nom d’un affect spécifique : celui d’une énigmatique présence à elle-même comme Autre et qui est aussi bien absence, jouissabsence [12]. Une femme en est faite, plus proche d’une position radicale d’ex-sistence. Elle fait l’épreuve d’une solitude « réelle », sans pouvoir rien en dire, en rupture de tout savoir. Mais cette solitude n’est pas tristesse ; elle a l’étrange légèreté d’un réel entrevu sur les bords, en éclipse et c’est comme libre, au-delà des frontières qu’elle s’éprouve quand, par la grâce d’une rencontre, elle est « re-suscitée » [13].

L’amertume de la solitude n’est donc pas, pour une femme, un destin. Une psychanalyse peut révéler à une femme, qu’une jouissance, étrangère au langage, prenant appui sur le vide, peut être aussi ouverture silencieuse à un acte. Et qui la détourne de la solitude des actes irrésolus.

1 Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 14.
2 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 67.
3 Descartes R., « Quatrième méditation », Méditations métaphysiques, Flammarion, 2009.
4 Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 103.
5 Lacan J., Le Séminaire, livre XXI , « Les non-dupes errent »,11 juin 1974, inédit.
6 Ibid.
7 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 540
8 Winnicott D., La capacité d’être seul (1958), Paris, Payot, 2015.
9 Klein M., « Se sentir seul », Envie et gratitude, Paris, Gallimard, 1968.
10 Lacan J., Encore, op. cit, p. 109.
11 Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, op.cit., p. 466.
12 Lacan J., …ou pire, op.cit., p. 121.
13 Cf. Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, op.cit,. p. 466.