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Il est une constante dans la clinique des sujets femmes de s’apercevoir que chacune d’elles s’érigent un idéal féminin, le plus souvent inaccessible, porté par une ou quelques autres femmes, au point que Lacan élèvera cette « stratégie » spécialement féminine au rang de concept, celui de l’Autre femme afin d’en saisir la fonction essentielle pour l’être femme.

En effet, à la suite de « l’élucubration freudienne du complexe d’Œdipe, qui y fait la femme poisson dans l’eau, de ce que la castration soit chez elle de départ (Freud dixit), contraste douloureusement avec le fait du ravage qu’est chez la femme, pour la plupart, le rapport à sa mère, d’où elle semble bien attendre comme femme plus de substance que de son père » [1].

À suivre Lacan, si la fille cherche sa substance de corps de femme chez sa mère, précisément sa « féminité corporelle » [2] c’est qu’elle n’est pas là d’emblée. En effet, un signifiant manque à la dire toute, à dire son être féminin. Ainsi, ne trouvant à résoudre l’énigme de son être ni dans son rapport à la mère, ni via le complexe d’Œdipe, cette substance qu’elle attend, c’est chez l’Autre femme qu’elle la cherche, qu’elle se fixe sur une image du corps sublimé, qu’elle tente de pallier à ce défaut structural du symbolique, qu’elle loge sa croyance à la résolution des mystères du féminin, y compris concernant la spécificité de sa jouissance.

C’est dans sa relecture du cas freudien Dora [3], que Lacan déplie particulièrement la structure de l’Autre femme avec la fonction que prend Mme K. pour Dora afin de résoudre « les mystères de sa féminité ». Rappelons que cette « jeune fille perspicace » comme l’a nommée Freud, a été séduite par un homme dont l’épouse, Mme K., est la maîtresse de son père, terme introduit par Dora. Le père, lui, nie. Quant au mari de cette amie, il est charmant et il s’occupe fort bien de Dora. La catastrophe est d’ailleurs venue par son entremise, lui qui, dans la fameuse scène du lac, manifeste à Dora son désir, où vient à apparaître l’objet phallique. Le refus de Dora est renforcée par la phrase de M. K. : « Mais ma femme n’est rien pour moi ». C’est lorsque cette phrase est prononcée qu’elle le gifle. Comment comprendre cela ?

Le lien qu’entretient Dora à Mme K. n’est pas de l’ordre identificatoire ni à situer simplement sur l’axe imaginaire a-a’. En effet, sur le plan symbolique, à défaut du signifiant qui viendrait la dire, Dora cherche d’une part à faire exister La femme à travers Mme K. pour tenter de répondre à l’énigme de son être et à la jouissance féminine dite supplémentaire, pas-toute régulée par le phallus. Alors, elle l’admire et glorifie sa beauté, rabattant de ce seul fait la jouissance Autre sur une jouissance phallique, d’où l’échec de l’Autre femme à pouvoir dire l’essence du féminin et circonscrire la jouissance supplémentaire. D’autre part, cherchant à résoudre la question énigmatique du désir de l’Autre et de sa jouissance, non sans lien à son père auquel elle est identifiée par un symptôme oral, Dora prête à Mme K. un savoir absolu sur ce que serait une femme pour un homme : c’est un objet a nous enseigne Lacan, à partir de son tableau de la sexuation. « Sous cet aspect [comme le propose Aurélie Pfauwadel] l’Autre femme n’est qu’un fantasme d’homme et l’abord de son corps est conforme à une logique masculine. Sous l’Autre femme, il convient donc à l’analyste de chercher l’objet a qui fait tenir le montage fantasmatique » [4].

Dans mon cas, c’est l’objet voix qui y était concerné. Si ma mère a pu, comme rivale, être figure de l’Autre femme ; à 22 ans, avec la rencontre du partenaire amoureux, d’autres corps ont pris cette fonction. Tout un temps, lorsqu’il me parlait, je retenais de ses dires ses propos sur des femmes auteures-interprètes qui orientaient son désir de musicien. Ce qui m’occupait c’étaient elles, en place d’objets éminemment désirables, et en tant que telles, porteuses du phallus. Aussi, je leur supposais savoir « ce qu’il faut pour la jouissance de l’homme » [5]. Je leur prêtais un savoir absolu sur la féminité, et sur les choses de l’amour qu’elles mettaient en mots. À défaut du signifiant distinctif du féminin, je me fixais sur l’image de quelques-unes en particulier, je scrutais leurs photos sur leurs pochettes d’album, dont l’une provoqua un émoi corporel tel que l’image s’est fixée dans ma mémoire ; support palliant la carence structurelle de la transmission mère-fille. À l’époque, mon partenaire-symptôme ne chantait pas. Je lui prêtais alors ma voix : il me faisait chanter. Plus tard encore, il me fera monter sur scène à chacun de ses concerts pour faire des duos avec lui. Le gant dans lequel je me glissais était celui-là, à la fois voile sur le versant érotomane de la demande infinie de l’être féminin, et moyen de consentir à se faire le symptôme d’un homme, en tant que son partenaire à elle a la structure de l’Autre barré.

Il faudra la traversée du fantasme et de la jouissance du secret pour que soit épinglé l’objet voix et l’usage phallique que j’en faisais. Plus encore, il y faudra d’une part l’expérience de l’Autre qui n’existe pas et, d’autre part, assumer que le corps Autre, plutôt que d’être externalisé, est une caractéristique du corps féminin. Au « il n’y a pas de rapport sexuel », il y a cette jouissance sinthomatique de corps Autre à soi-même, et consentement à l’inconsistance du féminin.

Cette rubrique s’attachera à déplier, notamment à travers la littérature et le cinéma, comment s’illustre particulièrement l’Autre femme dans la position féminine, comment, pour chacune, cette invention est à chaque fois unique.

1 Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 465.
2 Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 220.
3 Cf. Freud S., « Dora, fragments d’une hystérie », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1935.
4 Pfauwadel A., « Celui de l’Autre femme », La cause du désir, n°89, p. 31.
5 Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 387.