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La remarque selon laquelle « le credo de bêtises dont on ne sait si la psychologie contemporaine est le modèle ou la caricature », décompose « jusqu’à la niaiserie tout dramatisme de la vie humaine » [1], n’a pas pris une ride puisqu’on nous promet que cette vie humaine finira par se loger toute entière dans les plis du cerveau ; quelle poésie ! Poésie oui, car l’homme vit tout entier dans une réalité langagière, se confrontant à l’équivoque fondamentale de la langue. Sa vie s’en trouve alors déplacée, condensée, substituée, et son dramatisme ne se déploie que par évocation. D’où la fonction essentielle de l’intrigue qui la structure.

Comme nous allons le voir, l’intrigue se conjugue au féminin, et si l’intrigant est de cours, l’intrigante est d’amour ; littérature, cinéma, art pictural regorgent de ces figures.

Freud met à jour l’intrigue, dans le moindre rêve, mot d’esprit ou acte manqué. Tenez, sur un paquebot, croisant un collègue avec une femme qui n’est pas la sienne, il est invité à les rejoindre pour dîner. Il décline, ils insistent, il dit oui. Le soir venu, les deux tourtereaux l’invitent à s’asseoir dans un siège… encombré d’affaires. Un ange passe dont le sillage trace deux plans : la réalité de la scène où se mêlent embrouilles, affairements, maladresses et confusions, chacun se débattant avec les signifiants-maîtres de la situation ; en vérité, sur l’Autre scène, terme de Freud pour désigner l’inconscient, la chose se lit autrement : décidément non, ce couple a bien une autre affaire en cours, affaire sexuelle of course !

Le Dictionnaire de l’art dramatique de De Bussy (1866) à l’usage des artistes, était aussi destiné aux gens du monde : la vie est un drame, une comédie souvent, parfois une tragédie, où non pas « chaque scène doit être un événement, mais où chaque scène doit servir à nouer ou à dénouer l’intrigue » [2] ; comme dans la séance analytique : aliénation/séparation, nouage/dénouage. Si l’intrigue dessine un paysage de capitons, de nœuds de discours scandant l’existence et la chargeant d’une intensité libidinale, l’analyse peut en modifier la topologie.

Dans le cas de Dora [3], une claque administrée à Mr K. met fin à ce qui s’était, en vérité, tramé hors d’elle, par le truchement d’un quadrille – Dora, son père, Mr K. et Mme K. –, afin qu’elle pose sa question. Freud la mena aussi loin qu’il le put. Lacan traça ce qu’aurait pu être cette suite : « Si c’est donc de cette femme [Mme K.] que vous éprouvez si amèrement la dépossession, comment ne lui en voulez-vous pas de ce surcroît de trahison, que ce soit d’elle que soient parties ces imputations d’intrigue et de perversité où tous se rangent maintenant pour vous accuser de mensonge ? Quel est le motif de cette loyauté qui vous fait lui garder le secret dernier de vos relations ? […] Avec ce secret nous serons menés en effet : Au troisième renversement dialectique, celui qui nous livrerait la valeur réelle de l’objet qu’est Mme K… pour Dora, […] le mystère de sa propre féminité » [4].

Mais quelle est donc cette affinité de l’inconscient et du féminin qui nous fait dire que si l’inconscient est structuré comme un langage, ce n’est pas sans ce qui ira, dans l’enseignement de Lacan, des modalités du manque-à-être à celles du trou ? [5] Évoquant le prétendu masochisme féminin qu’il dit être un fantasme masculin, Lacan nous met sur la voie en ajoutant que « les représentantes du sexe féminin dans le cercle analytique sont spécialement disposées à entretenir la créance basale au masochisme féminin. Sans doute y a-t-il là un voile qu’il convient de ne pas soulever trop vite, concernant les intérêts du sexe » [6].

De ne point trouver à redire à ce fantasme masculin, comme analyste, en somme, relève d’y être intéressée comme femme, laissant croire bien des choses aux hommes. Plus habiles dans le maniement du phallus qui encombre souvent les hommes, elles savent par exemple, par le récit d’un simple rêve – « Elle a un phallus, elle en sent la forme sous son vêtement, ce qui ne l’empêche pas d’avoir aussi un vagin, ni surtout de désirer que ce phallus y vienne » [7] – déjouer le tour de bonneteau du désir, qu’un homme joue à son analyste et à sa maitresse. Mômerie, pantomime et jeu, sont des mises en acte pétries de stratégies et de tactiques au service d’une politique plus aptes aux satisfactions de l’intrigue que bien de belles paroles.

Le transfert, à ce titre, est aussi une intrigue. Mais gaffe à l’embrouille : chercher la femme, comme dit l’adage, ce n’est pas forcément la trouver où l’on croit. L’Autre femme n’est pas toujours une Mme K., mais aussi bien le sujet lui-même, comme Autre, dans les bras de son homme qui n’y voit goutte !

L’analyste, s’il veut être preste, doit avoir la fraîcheur de la jeunesse comme pour un premier rendez-vous, car « l’intrigue amoureuse, comme la guerre, veut des hommes jeunes et assez agiles pour capter l’occasion unique au moment où elle surgit. » [8] Au-delà du phallus qui signe toujours la comédie des sexes – Autre femme et femme d’un autre –, l’intrigue peut aussi qualifier l’être-à-trois du roman de Margueritte Duras, Le ravissement de Lol V. Stein [9], les ressorts de « l’intrigante raffinée » de Kretschmer [10] ou ceux de femmes se vivant dans une position d’exception, en butte à une adversité permanente, mais certaines de leur destinée. Le drame déploie des figures de ravages : ici, citons La femme d’à côté [11].

1 Lacan J., « Freud concernant la morale, fait le poids correctement », Le triomphe de la religion, texte établi par J.- A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 19-20.
2 Bussy, art.dram., 1986, p. 347. www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition-intrigue/
3 Freud S., Les cinq psychanalyses, Paris, PUF, 2007.
4 Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 220.
5 Miller J.-A., « L’être c’est le désir », disponible on line.
6 Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 176.
7 Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, op. cit., p. 631.
8 Jankélévitch V., Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Paris, Seuil, 1981, p. 132.
9 Duras M., Le ravissement de Lol. V. Stein, Paris, Gallimard, 1976.
10 Cité par Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Seuil, 1975, p. 100.
11 Film de F. Truffaut.