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« Comment peux-tu supporter ça ? » s’inquiète l’ami bienveillant. Pourquoi donc cette femme ne veut-elle pas se séparer d’un homme dont elle souffre tant de dommages ? Qu’est-ce qui peut bien pousser cette autre à tout sacrifier, pour se voir réduite à rien, telle l’héroïne du livre brûlant de Stefan Zweig, Lettre d’une inconnue ?

« Pure folie ! » s’exclame la voix de la raison. « Pur masochisme ! », ont répondu certains psychanalystes en reprenant allègrement la notion pourtant introduite avec quelque réserve par Freud de « masochisme féminin ». A cette tentative d’épingler par là une jouissance étrange, un goût pour la douleur, un plaisir pris à la souffrance, qui désignerait « l’être de la femme », Lacan n’a cessé d’opposer une objection fondamentale : le prétendu masochisme féminin est un fantasme masculin ! Cette notion introduit une erreur de perspective, de la confusion, elle rate ce dont il s’agit : « Aussi bien faut-il indiquer ce qui se voit de traces de l’au-delà inentamé de la jouissance féminine, dans le mythe masculin de son prétendu masochisme » [1]. « Quelque chose qui va plus loin que [ l’alibi phallique ] reste infiniment au-dehors » [2].

Lacan a apporté du nouveau sur la sexualité féminine en l’abordant au-delà de l’Œdipe et du phallus. Plus précisément, la femme se dédouble, dit-il dans son Séminaire Encore, entre un rapport au phallus et « quelque chose en plus », une « jouissance au-delà du phallus » [3], qu’il appelle jouissance féminine, jouissance supplémentaire, Autre. Cette jouissance, elle-même « peut-être n’en sait rien, sinon qu’elle l’éprouve » [4], ou plutôt : il arrive qu’elle l’éprouve, dit Lacan, « ça ne leur arrive pas à toutes » [5]. Mais loin de lui donner consistance, cela la rend « absente d’elle-même » [6]. Elle a alors un rapport à l’Autre absolu, à ce qui n’a pas de signifiant, à ce qui n’a pas de limite. Elle a rapport à ce lieu d’inexistence de La femme, puisqu’ « Il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses qui est la nature des mots » [7].

Lacan n’a utilisé que très occasionnellement les termes de ravage et de ravissement, il n’en a pas véritablement fait des concepts. J.-A. Miller en a éclairé la place en les rapportant aux structures logiques de la sexuation [8] et à ce qui, selon Lacan, caractérise la jouissance féminine : non localisable, sans limite, infinie.

Ravissement et ravage ont la même racine : ravir, du latin rapire, « saisir violemment ». Le ravissement n’a plus aujourd’hui le sens fort qu’il a eu lorsqu’il est apparu au XIIIe siècle et à l’époque classique, quoique – le roman de Marguerite Duras, auquel Lacan a consacré un Hommage [9], fait résonner les significations de raviecomme de ravisseuse, de rapt, de dérober, dans une structure très particulière d’« être à trois » [10].

Ravissement appartient au vocabulaire mystique aussi, avec à l’horizon l’extase ; Marie de la Trinité par exemple se dit « saisie en Lui » et « se trouve plongée dans la béatitude éternelle » [11]. Rappelons que Lacan, dans Encore, se réfère précisément aux mystiques – hommes ou femmes – qui témoignent de « cette jouissance qu’on éprouve et dont on ne sait rien » [12]. Le ravissement, qui conduit au bonheur suprême, comporte une note d’extrême, d’excès, qui n’en fait pas un bonheur tranquille, homéostatique ! Question, donc : entre ravissement et ravage, quel rapport ? Quelle marge, sans doute très étroite, les sépare ?

Le ravage, dit J.-A. Miller, « c’est être dévasté, c’est un pillage qui s’étend à tout sans limites, c’est une douleur qui ne s’arrête pas » [13].

Lacan a parlé une fois, dans « L’étourdit », du ravage dans la relation mère-fille, dans un contexte où, d’une certaine façon, il répond à la question de Freud du « devenir femme ». L’idée de Freud que la femme se sent bien dans l’Œdipe parce que la castration était là chez elle au départ, « contraste douloureusement avec le fait du ravage qu’est chez la femme, pour la plupart, le rapport à sa mère, d’où elle semble bien attendre comme femme plus de substance que de son père […] » [14]. La fille attend ; elle attend quelque chose qui concerne la femme– sa mère ou elle-même, en tant que femme – et qui lui donnerait « plus de substance ».  Là où il n’y a pas de signifiant à transmettre, veut-elle quelque chose qui lui donnerait corps et qui concernerait cette jouissance indicible ? Le ravage est-il la haine spéciale que Freud constatait dans le rapport « pré-oedipien » à la mère ? Est-ce l’attente elle-même, impossible à satisfaire, infinie ? Est-ce l’aperçu insupportable de l’écart mère/femme, d’une jouissance étrange chez sa mère qui excède la limite de la Loi ? Est-ce un rapt de corps ? Cette phrase a suscité des commentaires pointus et originaux de plusieurs de nos collègues [15], à lire et à méditer, et mérite certainement que l’élucidation s’en poursuive.

La seconde occurrence du ravage chez Lacan se trouve dans son Séminaire Le Sinthome [16] : « Si une femme est un sinthome pour tout homme […], l’homme est pour une femme tout ce qui vous plaira, à savoir une affliction pire qu’un sinthome[…] C’est un ravage, même. »

J.-A. Miller l’a éclairée dans sa théorie du partenaire-symptôme, et même si bien des commentaires et illustrations dans la clinique, dans la littérature et le cinéma, en ont déjà été faits, nous continuerons à déchiffrer ce « secret du masochisme féminin », en prenant garde que le ravage ne devienne pas, tel le masochisme, un nom qui dirait l’être de La femme : « […] le masochisme féminin n’est qu’une apparence. Le secret du masochisme féminin est l’érotomanie parce que ce n’est pas qu’il me battequi compte, mais que je sois son objet, que je sois sa partenaire-symptôme, et c’est tant mieux, même si ça me ravage. » [17] Le ravage, c’est la conjonction de la jouissance féminine illimitée du Séminaire XX et de la forme érotomaniaque de l’amourdes « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine ». « Le ravage est l’autre face de l’amour » [18]. Le rôle central de la demande d’amour dans la sexualité féminine, son caractère absolu, sa « visée d’infini » [19], fait-il du ravage un fait de structure, inéliminable ? Ou est-il une croyance à l’Autre de l’amour qui peut se traverser ? Ou bien un événement de jouissance qui peut trouver à se border ?

[1]Lacan J., « Introduction aux Noms-du-Père », Des noms-du-père, Paris, Editions du Seuil, 2005, p. 80.
[2]Ibid.
[3]Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, janvier 1975, p. 75 et p. 69.
[4]Ibid.
[5]Ibid.
[6]Ibid., p. 36.
[7]Ibid., p. 68.
[8]Miller J.-A., « Un répartitoire sexuel », La Cause freudienne, n° 40, 1989, p. 14-16 et p. 21-22 ; L’os d’une cure, Navarin, 2018, p. 73-88.
[9]Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », (1965) Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p 191-197.
[10]Cf. les commentaires d’Eric Laurent et de Catherine Lazarus-Matet au cours de Jacques-Alain Miller « Les us du laps », La Cause freudienne n° 46.
[11]Miller J.-A., « Marie de la Trinité », Quarto n° 90, p. 55.
[12]Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, janvier 1975, p. 71.
[13]Miller J.-A., «Un répartitoire sexuel », op. cit., p. 15.
[14]Lacan J., «L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, avril 2001, p. 465.
[15]Voir notamment Brousse M.-H., « Une difficulté dans l’analyse des femmes : le ravage du rapport à la mère », Ornicar ? n°50, Paris, Le Seuil, diffusion Navarin, 2002 et Vinciguerra R.-P., Femmes lacaniennes, Paris, Michèle, 2014.
[16]Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, mars 2005, p. 101.
[17]Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 87-88.
[18]Ibid., p. 83.
[19]Ibid., p. 79.