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Débat

Madredonna [1], est une invention de J.-A. Miller [2] qui nous indique d’emblée que le désir de maternité se pose dans un rapport essentiel à la question de la féminité : à la fois disjonction et connexion. La contraction Mèrefemme [3] pointe que si la division subjective est toujours au rendez-vous, dans l’expérience analytique, une grande variété de cas se dessine selon que le signifiant de la mère se noue au signifiant de la femme, ou que l’un chasse l’autre. Madredonna évoque dans les paroles analysantes, des hommes aussi bien que des femmes, les contradictions, les chicanes du désir : être mère pour se réaliser comme femme ? Ne pas être mère pour être enfin une vraie femme ? Être mère pour mieux supporter l’insupportable de la féminité ? Ce débat subjectif qui prend souvent le masque de la souffrance, emporte véritablement une passion car il met en jeu notre désir d’être : mère, femme, fille ne sont en définitive que des semblants. Ils n’en sont pas moins utiles qu’ils nous donnent une épaisseur d’être, un nom, une place dans le monde.

Boussoles

Par les temps qui courent, il importe de rappeler l’audace du Madredonna de Freud et de Lacan.

À l’écoute des femmes en analyse, l’orientation de Freud s’est affirmée dans le sens de séparer la maternité de la féminité. À la différence des psychanalystes post-freudiens qui prônaient la réalisation de la féminité dans la maternité, avec Freud la féminité se détache du destin de mère, la sexualité féminine de la procréation. Pour Lacan, dans l’inconscient, il n’y a que la Mère. « L’ordre familial ne fait que traduire que le Père n’est pas le géniteur, et que la Mère reste contaminer la femme pour le petit d’homme [4] ». Contre les préjugés qui ont nourri la culpabilisation des mères, la maternité est en prise directe sur la castration. La féminité se différencie de la maternité car elle échappe en partie à l’inconscient déchiffrable. Les mères sont toutes soumises à la castration, les femmes n’y sont pas-toutessoumises. La femme n’est pas donc pas en deçà mais au-delà de la mère. Le renversement de Lacan est radical. Il vise à ne pas oublier la femme dans la mère.

Très tôt dans son enseignement, Lacan se demande si la médiation de l’enfant peut drainer « tout ce qui peut se manifester de pulsionnel chez la femme, et notamment tout le courant de l’instinct maternel [5] ». Le désir d’enfant pour Freud était tout entier pris dans la signification phallique et la dimension de la castration. L’enfant peut être identifié au phallus qui manque à la mère. Or, Lacan réalise une avancée : l’enfant en tant qu’objet. Il apparaît ainsi que dans le rapport au manque d’être, une femme est confrontée à un au-delà que le substitut phallique qu’est l’enfant ne sature pas et que Lacan a nommé objet a. Lacan indique dans son Séminaire « R.S.I. » : « À cette jouissance qu’elle n’est pas-toute, c’est-à-dire qui la fait quelque part absente d’elle-même, absente en tant que sujet, elle trouvera le bouchon de ce que sera son enfant » [6]. Autour de cet objet, désir de la mère et désir d’une femme parviennent à s’enlacer.

La perspective du corps parlant, au-delà du désir d’être, n’indique-t-elle pas que le binaire mère-femme n’est qu’apparent ?

Madredonna à l’époque des uns-tout-seuls

Comment l’orientation lacanienne éclaire-t-elle aujourd’hui le Madredonna ?

Nous partirons de l’actualité des discours que Lacan avait caractérisée par « l’évaporation du père » [7]. C’est sur cette fonction qu’était bâti l’ordre symbolique qui définissait la fonction de la mère et la place des femmes. Il nous faut tenir compte notamment du bouleversement radical que l’avancée des sciences du vivant et le développement des technosciences ont introduit en matière de maternité : le désir d’enfant peut désormais s’affranchir des relations à l’autre sexe et des limites de la procréation naturelle. La modernité dénude ainsi dans une lumière plus vive, ce que Lacan concevait en 1975 comme le désir d’enfant côté femme : un désir en prise directe sur l’objet enfant, sans en passer par la relation à un homme.

Dans un contexte d’effacement des différences homme/femme, père/mère, la promotion de la parentalité, au sens de l’UN-Parent, tend à rendre obsolète le signifiant mère, tandis que dans le même temps le désir d’enfant s’étend et se généralise. Quelle est donc l’incidence sur le Madredonna de ce que Marie-Hélène Brousse avait nommé dans l’ouvrage Être mère [8], « extension du circuit de la mère », soit ce désir en prise directe sur l’enfant, lui-même capté comme un produit de l’industrie ?  Quelle est à cet égard la position de la psychanalyse dans le débat contemporain et ses développements éthiques ? Enfin qu’apprend-t-on d’une cure menée à son terme sur Madredonna mais aussi de ses effets sur le rapport à sa propre mère ? Ravage ? Ravissement ? Tendresse ?

Voici quelques questions parmi celles que nous aurons à aborder afin de nous y retrouver un peu face au mystère de notre propre « féminité corporelle »[9].

[1]Madredonna reprend en italien le titre que J.-A. Miller a proposé pour son article éponyme : « Mèrefemme », in La Cause du désir,n°89, p. 115-122. Nous nous référons également à l’intervention de J.-A. Miller au VI Convegno del Campo freudiano à Rome : Miller J.-A., « Madre Donna », AA.VV., Madre Donna, Atti del VI Convegno del Campo freudiano in Italia, Scuola Europea di Psicoanalisi Gruppo Italiano, 19-20 giugno 1993, Residenza di Ripetta, Roma, pp. 248.
[2]Miller J.-A., « Madre Donna », op. cit.
[3]Miller J.-A., « Mèrefemme », op. cit., p. 115-124.
[4]Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 532.
[5]Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 730.
[6]Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 3 mai 1975, Ornicar ?, p. 107-108.
[7]Lacan J., « Note sur le père », 1968, La Cause du désir, Paris, Navarin, n°89, mars 2015, p. 8.
[8]Brousse M.-H., « Horsexe », Être Mère, Navarin, 2014, p. 43-63.
[9]Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 220.