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Ce titre catégorique et cinglant est inspiré d’un syntagme amené par Freud lui-même à la fin de son article de 1937, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » : « le refus de la féminité » [1]. Sans lésiner, il propose « d’insérer ce facteur dans notre corps de doctrine théorique » [2], sans toutefois « méconnaître que, de par sa nature, il ne peut avoir la même place dans les deux sexes » [3]. Le refus du féminin concerne donc les hommes et les femmes, avec cependant une clinique différentielle en fonction de la différence des sexes telle que Freud en a établi les coordonnées, centrées sur les logiques de désir.

Au début des années ’70, Lacan a réordonné cette partition sous le terme de « sexuation », en la référant plutôt aux modes de jouissances.
Pour Freud, il s’agit d’un avatar inéluctable du « roc d’origine » [4]que constitue le complexe de castration. Cette butée, qu’il pensait inoxydable – y compris en fin d’analyse – explique le refus de la féminité, sous deux aspects essentiels : l’envie du pénis (penisneid) chez la femme, et l’angoisse de castration chez l’homme, sous les espèces de « la rébellion contre la position passive » [5], notamment envers les autres hommes.
Quelles sont les manifestations variées d’un tel refus ?
Il n’y a pas que l’évitement du féminin par renoncement à toute satisfaction phallique. Une femme peut aussi se viriliser par le biais d’une hystérisation subjective. Cette virilisation n’a rien d’anatomique ni de spéculaire : elle est d’ordre logique. Il suffit de se référer aux formules de la sexuation proposées par Lacan dans le Séminaire Encore [6], pour vérifier que le sujet de l’inconscient – dont l’hystérique est le paradigme – se situe toujours sur le versant masculin et ce, quel que soit le sexe du sujet concerné. Il reviendra à l’analyste de contrer cette pente, en menant l’analysant(e) vers une destitution subjective afin de lui permettre de se confronter à la part féminine de son être, à cette part inconciliable avec sa subjectivité.
La maternité est une autre version féminine du refus. Une femme freudienne est celle qui n’a pas (en l’occurrence, un pénis), mais elle peut y objecter en devenant celle qui a (en l’occurrence, un enfant). Du point de vue strictement freudien, devenir mère n’est pas tant un accomplissement de la féminité qu’une prise de distance avec celle-ci. Avoir un enfant est la réalisation d’une promesse phallique infantile faite dans une logique œdipienne qui, aujourd’hui, notons-le, est beaucoup moins d’actualité que jadis.
Cette modalité du refus montre que le pénis n’est pas le nœud de l’affaire : le véritable enjeu est le phallus qui, en mode imaginaire permutable ou en mode symbolique, n’est pas réductible à l’organe viril. Contrairement à ce qu’a pensé Freud, ce n’est pas l’anatomie qui fait le destin dans la sexuation : c’est le positionnement de l’être parlant au regard de la fonction phallique octroyée par le langage.
Quant à la « protestation virile » [7] des hommes, elle peut conduire à une surcompensation par la parade du « surmâle », si bien raillée par Alfred Jarry [8]. Ailleurs, tel témoignage de passe [9] laisse entendre que l’analysant « aimait les femmes » en général, ce qui veut dire que sa modalité amoureuse fantasmatique, faite de ravalement et de fétichisation, ne lui permettait pas d’en aimer une qui pût faire exception. Son amour « des femmes » cachait une haine de la jouissance non normée, et un refus de la logique du pas-tout. Il lui faudra l’empan d’une analyse pour faire d’une partenaire un symptôme, et traiter de la sorte son refus du féminin.
Pour Lacan, en effet, les racines de ce refus ne se limitent pas à une simple défense contre la castration. Il en fait une défense contre le réel. De quoi s’agit-il ? A l’inverse de la femme « freudienne » affectée par une privation phallique, la femme « lacanienne » est accablée par « quelque chose en plus » [10], voire en trop : une jouissance réelle, illimitée, étrange et étrangère, qui la déborde et la ravage parfois. Une telle jouissance ne fait pas communauté. Elle ne rassemble pas les femmes de façon consistante, dans la mesure où le signifiant fédérateur qui nommerait cette part du « continent noir » de la féminité n’existe pas. Cette jouissance non régulée, menant toujours aux portes de l’angoisse, est bien l’ombilic du refus du féminin sous toutes ses formes.
Une analyse doit permettre une condensation des effets délétères de cette Autre jouissance, en bordant celle-ci par la lettre du symptôme, afin de la cerner sans la voiler, sans la démentir. C’est une étape cruciale du chemin vers la conclusion d’une cure. Un sujet peut alors dépasser le refus du féminin. Plus encore : Lacan n’a-t-il pas signalé, dès « Le séminaire sur « la lettre volée » » [11], que la lettre féminise, expliquant ainsi pourquoi la fin d’une cure féminise l’analysant grâce au symptôme comme lettre ?
Cette féminisation conclusive n’est-elle pas l’envers du refus du féminin ?

[1]Freud S, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985, p. 266 et 268
[2]Ibid., p. 266
[3]Ibid.
[4]Ibid., p. 268
[5]Ibid., p. 267
[6]Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 73
[7]Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », op. cit., p. 268
[8]Jarry A., Le surmâle, Paris, Viviane Hamy, 2006
[9]Monribot P., Recorridos, Madrid, elp, 2016, p. 15-35
[10]Lacan J., Le séminaire, livre XX, op. cit., p. 69
[11]Lacan J., « Le séminaire sur « la lettre volée » », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 40