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Quelques repères

La jouissance, pour l’être parlant, est foncièrement dérangée par le signifiant.

Lacan rend d’abord compte de ce dérangement par l’effet de vidage opéré par la structure du langage sur la jouissance du corps. Le corps s’en trouve alors mortifié et la jouissance se localise dans des restes hors corps. À partir du Séminaire Encore, le signifiant est, à l’inverse, lui-même situé au niveau de la jouissance [1], et il produit des effets de jouissance sur le corps. C’est alors à l’impact de la langue sur le corps qu’est imputé le dérangement de la jouissance, en ceci que la jouissance obtenue n’est jamais celle qu’il faudrait pour qu’il y ait rapport sexuel. Par rapport à celle qu’il faudrait, la jouissance obtenue ne va pas, elle est toujours symptomatique.

S’il n’y a pas de rapport sexuel, qu’en est-il donc du couple ?

Nous reprendrons à ce propos la formidable distinction introduite par Jacques-Alain Miller en 1998 [2] entre le couple de l’enseignement classique de Lacan et le couple du Séminaire XX.

Le couple de l’enseignement classique est constitué de deux termes symboliques, le sujet barré et son Autre, entre lesquels il y a un rapport signifiant. L’Autre détient le code. Et le sujet est pensé à partir d’un rapport entre deux signifiants – il est juste ce qui est représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Un pur supposé donc, sans corps, un élément mortifié.

Le couple du Séminaire XX est, au contraire, pensé à partir de la jouissance. Dès lors, les termes symboliques que sont le sujet barré et son Autre symbolique, ne conviennent plus. Lacan parle alors, plutôt que du sujet, de la part homme et de la part femme de l’être parlant, c’est-à-dire de deux régimes distincts de la jouissance, et non complémentaires. L’Autre, quant à lui, ne désigne plus le partenaire symbolique, mais l’Autre sexe.

J.-A Miller proposait, en 1998, de substituer au couple symbolique constitué par le sujet et son Autre, le parlêtre qui a un corps et son partenaire-symptôme ou son partenaire-ravage, c’est-à-dire son partenaire de jouissance. S’il n’y a pas, au niveau sexuel de rapport signifiant, il y a en effet relation et cette relation passe par la jouissance, celle du corps et celle de la langue. Et il précisait que cette nouvelle perspective de Lacan dans le Séminaire XX est liée à sa reprise de la question de la sexualité féminine.

Condition d’amour et exigence d’amour

Il n’y a donc pas de rapport sexuel. Il y a pourtant des couples qui se forment, et leur relation passe par la jouissance. Nous aborderons cette relation de jouissance à partir de l’amour, puisque notre recherche porte sur les « folies amoureuses ».

Un homme, du moins quand il se situe du côté  homme, cherche chez sa partenaire la condition d’amour qui lui va , comme le disait déjà Freud ; une femme, pour ce qui relève chez elle de la part femme, veut surtout qu’on l’aime, et parfois à n’importe quelle condition. Entre la condition d’amour et l’amour à n’importe quelle condition, il y a une très grande différence. La condition d’amour désigne une limite, l’amour à n’importe quelle condition comporte un indice d’illimité ! C’est cette différence qui est reprise par Lacan dans les formules de la sexuation, qui ne concernent pourtant pas l’amour, mais des modalités distinctes de jouissance. C’est que l’amour a partie liée avec la jouissance, mais de manière fort différente pour la part homme et pour la part femme.

Pour la part homme, la condition dite d’amour ne dit pas son véritable nom. On n’aime pas à condition en effet, c’est du moins ce que nous apprend la part femme. Il y a pourtant bien une condition, pour la part homme, mais elle n’est pas d’amour, elle est de jouissance. Ceux qui se rangent du côté homme le savent bien : ils ne peuvent jouir qu’à condition que leur partenaire porte toujours le même petit trait fétichiste. C’est ce que l’amour vient pudiquement voiler.

Pour la part femme par contre, l’indice d’illimité que comporte l’exigence d’amour implique que l’amour est fait de la même étoffe que la jouissance. Il ne voile pas la jouissance, il s’y mêle, il est tissé dans la jouissance elle-même [3]. La jouissance dans ce cas ne répond plus, comme c’est le cas pour la part homme, aux limites de la castration, même si elle peut par ailleurs être soumise à la castration. C’est-à-dire que la part femme peut aimer à la folie. Elle demande à son partenaire de l’amour, qu’il l’aime, encore et encore, et donc qu’il lui parle, qu’il lui donne ce qu’il n’a pas. « Elle scrute l’amour de l’autre parce qu’elle jouit par l’amour. » [4] C’est son côté érotomane. Et si l’on peut à l’occasion rencontrer des arrangements heureux, cette demande d’amour, dans son caractère potentiellement infini, peut également faire retour sous les espèces du ravage [5]. Elle se plie alors à ce qu’il  veut : elle devient gauche s’il la veut  maladroite, elle se fait ravaler dans l’avalanche des  reproches… Mais au moins, elle le sort de ses gonds, il hurle, elle est son os. Du moins jusqu’à ce qu’elle aille en analyse… où il lui faudra, avec un autre partenaire, prendre la mesure de sa folie amoureuse.

Notre rubrique

Il s’agira donc dans notre rubrique d’une recherche sur les « folies amoureuses ». Nous la ferons à partir de la littérature, de l’art, du cinéma, de la théorie et de la littérature analytique. Sont d’ores et déjà annoncés un texte sur la Vita Nuova de Dante, un autre sur Les Hauts de Hurle-Vent d’Emily Brontë, un troisième sur le film Parle avec elle de Pedro Almodovar. Les propositions sont les bienvenues.

[1] Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, 1975, p. 26.
[2] Jacques-Alain Miller, Cours de 1997-1998 « Le partenaire-symptôme », inédit. Et  L’os d’une cure, Navarin, 2018, p. 70.
[3] Jacques-Alain Miller, L’os d’une cure, Navarin, 2018, p. 78.
[4] Ibid, p. 82.
[5] Ibid, p. 83.