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« Combien de Médée déguisées en bonne mère veillent-elles jalousement sur Jason enchaîné ? » Jacques-Alain Miller, « Mèrefemme »

« Ma mère »   ̶  titre possible d’une rubrique   ̶  figure comme l’abonnée absente du blog. Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir songé. Serait-ce que mère et femme ça ferait deux ? Si on parle de féminité on ne va tout de même pas parler de maternité ! Ce sont des registres que Freud a bien pris soin de distinguer bien qu’il soit allé jusqu’à les rabattre l’un sur l’autre !  Freud en effet entrevoyait le colmatage du manque féminin par l’avoir maternel, tandis que Lacan y répondait du côté de l’être. « La solution du côté de l’être consiste à ne pas combler le trou, mais à le métaboliser, le dialectiser, et être le trou, c’est-à-dire se fabriquer un être avec le rien. » [1] Mère femme, Madre Donna. « Pas de continuité sans rupture entre mère et femme » [2].  Pas d’antinomie non plus, mais un faufilement de l’une à l’autre, l’expérience analytique en atteste.

Et « ma mère » ?

Instance suprême de la demande, elle est la première ravisseuse qu’une fille rencontre sur son chemin. Susceptible de tout détenir, les objets des besoins les plus élémentaires, elle peut les convertir ou non en don d’amour intriqué dans lalangue nouée aux soins corporels. Don ou privation, l’un n’allant pas sans l’autre, le caprice figurant l’horizon de ce battement. Quant au phallus, là aussi elle peut devenir maîtresse en la demeure, quand elle s’en fait l’exclusive propriétaire et en défend l’accès à celui qui détiendrait pour l’enfant la promesse d’un « plus tard, toi aussi ». Elle est puissante quand elle ne l’est pas Toute. Au pire, mortifère. Archétype maléfique des contes de fée pour fillettes, on pourrait se demander ce qu’une fille en attend ? Les femmes préfèrent les hommes, pensent certains. Et pourtant « ma mère » aspire le dire analytique. C’est qu’elle détient un mystère qui n’est pas seulement affaire de don, de rétention ou détention. En effet, la petite fille ne s’y est pas trompée et la femme analysante non plus : la mère est une femme ! Logique, à condition qu’elle ne se complète pas toute de l’enfant, c’est la leçon que nous tirons avec Lacan de la métaphore paternelle. N’est-ce pas d’elle encore que comme femme la plupart en attendent plus de substance que de leur père, « ce qui ne va pas avec lui étant second, dans ce ravage » [3].

C’est que la mère serait supposée détenir un savoir sur la féminité qu’une fille chercherait dans un dire qui la ferait femme à son tour.

Toutefois, le secret du féminin ne se partage pas. Ce n’est pas qu’elle le garderait jalousement mais de son secret, elle n’en sait rien ; il ne se dit pas, non par mauvaise volonté mais faute d’instrument langagier propre à le dire. Le savoir lui est insu, il est de l’ordre de l’éprouvé. Lacan s’en approchera par la logique et la mise en formules de la sexuation, plus propice à démontrer l’impossible à dire La femme. « Pas toute » dans la fonction phallique écrit-il.

Le pas-tout lacanien n’est pas le moins de la privation freudienne, il s’accorde avec un supplément de jouissance qui excède la norme phallique et tend vers l’illimité, l’infini.

Ainsi, on parle de ravissement quand une femme concède à l’Autre la réponse à l’énigme que lui pose sa féminité, tout en lui laissant la prérogative de l’invention. De ravage ou de folie amoureuse quand la demande d’amour se fait douleur d’aimer, don sans limite, attente éternelle…

Et l’homme entre mère et femme ?

Dans sa conférence Madre Donna [4], Jacques-Alain Miller en conclut que la division mère-femme serait avant tout affaire masculine. Le refus du féminin se répercuterait dans le dédoublement entre l’objet de l’amour et celui du désir, conséquence de la disjonction entre l’Autre de la demande et l’Autre du désir. Le mâle ne se serait-il pas remis du scandale ou du traumatisme, ma mère est une femme ? Alors ? « Médée ne voulait pas être mère sans être en même temps l’Autre femme. Il arrive que la maternité éteigne chez une femme la féminité, mais la mère est aussi et toujours une femme, c’est à ses risques et périls qu’un homme l’oublie. » [5]

Vous pouvez en savoir plus en lisant les présentations des rubriques : Madre Donna, Ravage et Ravissement, Folies amoureusesRefus du féminin.

[1]Miller J.-A., « Des semblants dans la relation entre les sexes », La Cause freudienne, Paris, Navarin/Seuil, n°36, mai 1997, p. 9.
[2]Miller J.-A., « Madre Donna », in AA. VV., Madre Donna, Atti del VIConvegno del Campo freudiano in Italia, Scuola Europea di Psicoanalisi, Gruppo Italiano, 19-20 giugno 1993, Roma, Residenza di Ripetta.
[3]Lacan J., « L’Étourdit », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 465.
[4]Miller J.-A., « Madre Donna », op. cit.
[5]Ibid.