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Dans son sens courant, l’érotisme relève du désir amoureux, ou plus exactement, de ce qui éveille ce désir. L’érotisme féminin peut ainsi s’entendre de deux façons : soit comme ce qui, chez une femme, éveille le désir de son partenaire, soit, comme ce qui éveille son propre désir à l’endroit de son partenaire. Il sera donc ici question de ces deux modalités de l’érotisme féminin.

Concernant la première des deux, grand cas sera fait de la parole d’amour qui est, de tous les semblants, le plus à même d’embarquer une femme, à condition qu’elle y perçoive cet accent de vérité qui ne trompe pas et qui fait d’elle, entre toutes, l’élue de son cœur, de son corps, de son âme : unique femme parmi les femmes[1].

Concernant le second aspect de la chose, grand cas sera fait des semblants féminins, soit de la féminité réduite à ces artifices prompts à susciter le désir de l’Autre. Car une femme peut n’être pour son partenaire que la cause de son désir – et de sa jouissance –, cet objet a qui ne s’appréhende qu’à partir de la fenêtre de son fantasme et la rend ainsi inatteignable dans le moment même où il croit en être le plus proche. Femmes dans le registre du semblant, nous sommes toutes des Salomé sachant jouer des sept voiles. Il nous faudra donc approcher ces voiles pour y découvrir un rêve de l’homme. Mais les approchant, nous nous garderons d’en lever ne serait-ce qu’un coin, sous peine de devoir lever le voile tout entier, puis celui d’en dessous, puis le suivant, et encore, jusqu’à atteindre l’absence qu’il recouvrait[2] : ce pas-tout qui fait le féminin au sens de Lacan.

Nous voici donc arrivés à l’érotisme féminin au sens lacanien. Et les choses se corsent. Car cette jouissance, pour être « supplémentaire »[3], fait pourtant trou dans les semblants. Expliquons-nous sur ce point délicat. Lacan conçoit la jouissance féminine comme excédant ce que les mots, tous les mots, peuvent en dire. Il en déduit qu’elle est hors sens. C’est à ce titre qu’elle fait trou dans le sens et les dits, quels que soient les tours et détours qu’ils empruntent. Ainsi, dès qu’on tente de la dire, on la perd, dès qu’on prétend l’approcher, elle nous échappe. Et pourtant.

Il faut lire Lacan, dans Encore, décrivant avec tant d’inventivité la jouissance féminine, prenant à rebours le machisme pour en dénoncer la lâcheté, subvertissant drastiquement le féminisme qui aspirerait au tout, inventant des formules impérissables, forgeant des concepts inédits, mettant au point un tableau à la logique imparable quoi qu’impénétrable au premier abord[4]… N’y démontre-t-il pas, en acte, qu’il est de ces hommes qui ne reculent pas devant l’impossible, de ces hommes « qui sont aussi bien que les femmes »[5] ?

Mais s’il y a des hommes « aussi bien que les femmes », comptons aussi des femmes plus hommes qu’elles ne le croient. Quoiqu’elles le prétendent, toutes se défendent en effet  – plus ou moins  – de cette jouissance féminine qui les « fait quelque part absentes d’elles-mêmes »[6] ! C’est leur manière de n’être pas toute entière à leur inconsistance. L’érotisme féminin est donc aussi à saisir à même ces défenses contre le réel – réel dont la jouissance féminine est l’un des noms – car de ces défenses contre le réel, les femmes ont aussi le sombre secret et par conséquent la jouissance.

L’érotisme féminin, nous l’approcherons donc aussi dans le rapport que les femmes entretiennent à l’objet a, volontiers bouchon obturant la jouissance féminine proprement dite[7]. On le saisira dans l’érotisation des objets pulsionnels – regard, voix, objets rien, oral, anal – qui témoignent, dans le pousse-à-la-femme, d’un sans-limite mortel[8]. On l’abordera encore à travers l’érotisation des enfants que les femmes ont éventuellement et dont elles savent jouir, c’est-à-dire tant se satisfaire que souffrir. On l’abordera enfin dans le rapport que les femmes entretiennent à leur partenaire amoureux ou érotique – les deux ne se recouvrent pas nécessairement – y trouvant trop souvent des femmes consentant à se faire l’objet a d’un partenaire en quête d’un érotisme banal ou ravalant elles-mêmes leur partenaire à un pur objet de jouissance.

Nous aborderons donc l’érotisme féminin en tant qu’il relève du sens comme du hors-sens, en tant qu’il se loge côté homme ou côté femme des quanteurs de la sexuation.

Mais revenons sur le hors-sens dont la jouissance féminine relève comme telle, pour réaffirmer à l’instar de Lacan, qu’il ne saurait constituer une excuse pour n’en rien vouloir savoir. Si toute tentative d’en parler (ou quasi) échoue sur la diffamation (ou la dit-femmation)[9], tâcher d’en dire quelque chose trouve sa condition sine qua non dans la considération de ce que le moindre énoncé sur la question s’articule à un impossible. L’impossible en jeu est alors à concevoir comme une provocation à dire tout de même, plus que comme une invitation à y renoncer. Une mise au défi, en somme, devant laquelle il n’est pas question de se dérober ! C’est donc en acte que les auteurs de cette rubrique, hommes et femmes aussi bien, attesteront du rapport qu’ils entretiennent à l’érotisme féminin comme à l’impossible en jeu. Si Lacan ne réserve pas l’érotisme féminin aux seules femmes, tout l’enjeu est là : faisons ici comme lui en ce qu’il a d’inimitable, c’est-à-dire de féminin !

Tâchant de dire la Chose impossible à dire, les auteurs de cette rubrique nous en apprendront certainement autant sur la jouissance qui met les mots au défi que sur leur propre rapport à cette jouissance. Car l’un ne va pas sans l’autre. J’avancerai donc cette thèse : selon la façon dont on échoue à dire adéquatement ce qu’est le féminin, on indique en même temps le rapport qu’on entretient au trou dans le savoir que le féminin fait surgir. Et c’est justement ça, le style : non pas tant une façon de réussir qu’une façon convaincante de rater.

Disons enfin, pour conclure cette présentation de notre rubrique, qu’elle est l’invention d’une femme : Patricia Bosquin-Caroz. Ceux qui relèveront le défi d’y contribuer en rédigeant des textes se fondant sur leur expérience d’analyste bien sûr, mais aussi sur leurs lectures qu’elles soient spécifiquement psychanalytiques ou plus « littéraires », sur des films, pièces de théâtre, ou tout autre œuvre de leur choix pourvu que ce ne soit ni des cas ni des témoignages en première personne, se feront, je le parie, héros de l’éros. Car érotisme féminin et héroïsme (qui est toujours féminin lui aussi) ont partie liée. Nos collègues le démontreront en opérant une transmutation de l’impossible à dire en dits au style inimitable. C’est donc là un défi en forme d’invitation au courage et au voyage – un voyage qui nous emmènera loin, et d’abord jusqu’au Palais des Congrès de Paris en novembre prochain !

[1] En référence au titre « Femme parmi les femmes », La Cause du désir, Paris, Navarin/Seuil, n° 81, juin 2012.
[2] Lacan J., « Préface à L’éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 561.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 68.
[4] Ibid., p. 73.
[5] Ibid., p. 70.
[6] Ibid., p. 36.
[7] Ibid.
[8] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 466.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op. cit., p. 79.