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Traditionnellement réservé aux hommes, le pouvoir fut longtemps interdit aux femmes. Dans l’histoire de l’humanité, on évitait de donner le signifiant-maître aux femmes de peur que cela ne les virilise ou ne les rende stériles[1]. Si une femme venait à occuper une place de souveraineté, elle devait se ranger côté homme. Ainsi, Marie-Thérèse d’Autriche, héritière du trône, est couronnée « Roi » de Hongrie car, à l’époque, une reine ne peut gouverner. Les reines étaient compagnes des rois, elles avaient une fonction d’apparat et faisaient partie du décor.

Au XXIème siècle, ce tabou est brisé. À l’aube de l’année 2000, Jacques-Alain Miller annonce que : « l’ordre symbolique est mangé par les mites […] nous entrons dans la grande époque de la féminisation du monde. Il se dévoile que la place de maître est un semblant, d’où le fait qu’elle convienne aux femmes.[2] »

Cette affinité profonde entre les femmes et le pouvoir par le biais du semblant explique bien des réussites. « Les femmes savent manier le S1 comme semblant » [3]. L’époux de Marie-Thérèse d’Autriche disait d’elle : « c’est la plus grande actrice d’Europe »[4].

La féminisation du monde est corrélative de la montée au zénith de l’objet a[5]. Cela permet un réenchantement du monde en réaction au désenchantement provoqué par la science. Sophie Marret pointe le fait que face aux démarches scientistes qui voudraient porter l’espoir d’un nouveau chiffrage […], d’une nouvelle totalisation prétendant écrire le rapport sexuel, […] la position féminine nous enseigne notamment qu’il ne peut s’écrire entièrement[6].

Il y a une autre conséquence à cette féminisation : à l’habituel combat des femmes contre les hommes, succède le combat entre femmes, à qui on a confié le S1, comme l’annonce J.-A. Miller. Il pointe les nouvelles pratiques entre femmes comme le catch, la boxe et, nous pourrions ajouter, la fulgurante émergence du roller Derby, qui est un sport réservé aux femmes. Bien qu’il s’agisse d’une course, il est question de faire tomber les adversaires pour se frayer la voie.

Le pouvoir au féminin nous pose, en tant qu’analystes, la question de savoir si les femmes qui occupent cette place le font en position masculine ou féminine. « Est-ce si différent quand on est femme d’exercer le pouvoir ? C’est à la fois plus dur quand on est une femme, une mère et, en même temps, un avantage » [7], comme l’écrit Elisabeth Badinter dans son ouvrage Le pouvoir au féminin[8].

En ce qui concerne la puissance, pour Lacan, « c’est le phallus qui est appelé à fonctionner comme instrument de la puissance » [9]. Lacan précise que le rapport au phallus est différent pour les hommes et pour les femmes : « De l’homme dans son désir de la toute-puissance phallique, la femme peut être assurément le symbole, et c’est justement en tant qu’elle n’est plus la femme. Quant à la femme […] elle ne peut prendre le phallus que pour ce qu’il n’est pas – soit pour a, l’objet, soit pour son très petit phi à elle, qui ne lui donne qu’une jouissance approchée de ce qu’elle imagine de la jouissance de l’Autre, qu’elle peut sans doute partager par une sorte de fantasme mental, mais seulement à aberrer sur sa propre jouissance » [10]. Autrement dit, une femme qui tombe dans le fantasme de toute-puissance renonce à son être de femme.

En effet, si les femmes sont  averties du leurre phallique, elles ne sont pas pour autant moins enclines à fantasmer avec la toute-puissance, quand la puissance laisse entrevoir ses failles[11] dans « …l’illusion de la revendication engendrée par la castration, en tant qu’elle couvre l’angoisse présentifiée par toute actualisation de la jouissance. Cette illusion tient à la confusion de la jouissance avec les instruments de la puissance » [12] . Ce sont des notions que Lacan affine dans son tout dernier enseignement : « Pour l’être qui parle et qui demande, le corps manque à inscrire toute la jouissance. Celle-ci restera en excès, dysfonctionnelle par rapport au corps. Lacan pourra dire que le corps comme surface d’inscription de la jouissance ne cesse de fuir »[13]. L’irruption de la jouissance produit un effet de trou et non pas de sens[14]. L’irruption de la jouissance perfore le corps et dans la mesure où la jouissance ne peut pas s’écrire, elle devient difficile à supporter. C’est ce réel qui est escamoté dans les rêves de puissance, y compris pour les femmes. « … la femme s’écrase […] dans la nostalgie phallique […] condamnée à n’aimer l’Autre mâle qu’en un point situé au-delà de ce qui l’arrête elle aussi comme désir et qui est le phallus » [15].

À cette impasse colorée par le phallus, une voie de sortie s’offre aux femmes dans l’amour : « Cet au-delà est visé dans l’amour – dit Lacan. Il est, disons le bien, soit transverbéré par la castration, soit transfiguré en termes de puissance. […] La jouissance de la femme est en elle-même. Elle ne se conjoint pas à l’Autre » .[16] L’amour permet à une femme d’arrêter la quête insatiable de la puissance phallique et de devenir Autre à elle-même, dans l’hétéros.

Quelles figures peut prendre le féminin quand il se nourrit de fantasmes de toute-puissance ? Et quelle puissance autre se dégage pour les femmes quand elles rencontrent la psychanalyse ? Ce sont ces questions que nous tenterons d’explorer dans notre rubrique Pouvoir et puissance.

[1] Miller J.-A., « Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 26 janvier 2000, inédit..
[2] Ibid.,
[3] Ibid.,
[4] Badinter E., La grande librairie, émission du 13 novembre 2016, disponible sur internet.
[5] Marret-Maleval S., « Le pas-tout sans le ravage», UFORCA, 21 avril 2011, publication en ligne (https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2011/04/THEORIES-DE-LA-CLINIQUE-11.pdf)
[6] Ibid.
[7] Badinter, E., op. cit.
[8] Badinter, E., le pouvoir au féminin. Marie Thérèse d’Autriche, 1717-1780, L’impératrice reine, Flammarion, 2016.
[9] Lacan, J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 311.
[10] Ibid., p. 310.
[11] Ibid., p. 311.
[12] Ibid.
[13] Laurent, E., L’envers de la biopolitique, Navarin, 2016, p. 15.
[14] Solano, E., Enseignements de la passe, soirée « Irruption du féminin », 22 janvier 2019.
[15] Lacan, J., Le Séminaire, livre X, op.cit., p. 352.
[16] Ibid.,